Débats

Guérande au temps des chevaliers : une kermesse ou un acte plus politique ?

Ce week-end, Guérande retrouve, l’espace de quelques jours, cette allure de cité libre que les siècles n’ont pas totalement réussi à lui arracher. On appelle cela une fête médiévale. Le mot est commode, presque touristique. Il évoque des costumes, des troubadours, des banquets, des enfants émerveillés devant des chevaliers en armure et des adultes qui, soudain, se surprennent à sourire sans avoir consulté leur téléphone toutes les deux minutes. Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’une kermesse.

Car une fête médiévale, surtout à Guérande, ce n’est pas seulement un spectacle. C’est une mémoire qui se remet debout. C’est une ville qui se souvient qu’elle n’est pas née d’un rond-point à Villejames, d’une zone commerciale et d’un Leclerc, mais d’une histoire, d’une terre, de métiers, de murailles et de fidélités. De nos jours, ce serait même presque suspect.

Dans notre époque qui aime tant déconstruire ce qu’elle n’a pas construit, il y a quelque chose de profondément politique dans le fait de ressortir les bannières, les épées, les cottes de mailles et les marmites. Il y a l’acte d’un peuple qui se demande encore d’où il vient pour savoir un peu mieux où il va. Guérande, en célébrant son Moyen Âge, ne joue pas à se déguiser. Elle se rappelle à elle-même.

Et quel spectacle, en vérité ! Toute une commune se mobilise pendant des mois. Les familles cherchent le costume le plus fidèle, les bénévoles répètent, les associations se mettent en branle, les tavernes se préparent, les rues s’animent. On ne consomme pas seulement un événement, on y participe. À l’heure où l’on voudrait faire de chacun un client, un usager, un profil, Guérande rappelle qu’une cité est aussi une communauté, avec ses visages, ses habitudes, ses plaisanteries, ses souvenirs et ses querelles de clocher.

Il y aura donc des banquets, des ripailles, des tavernes, du cochon grillé, du jambon à la broche, de la bière et du vin. Bref, toutes ces choses délicieuses qui, ailleurs, finissent parfois par déclencher des débats d’une gravité byzantine. On imagine déjà quelque censeur parisien découvrant, horrifié, qu’au pied des remparts on ose encore célébrer la convivialité autrement qu’avec une salade de quinoa. Mais Guérande est encore assez loin des rédactions de France Inter ou de Libé, où l’on s’étrangle pour un banquet, surtout lorsqu’il ressemble trop à la France d’avant-hier, c’est-à-dire à la France tout court.

Plus de 40 000 visiteurs sont attendus. Ce chiffre dit tout. Les fêtes médiévales rencontrent partout un succès grandissant, et ce n’est pas un hasard. Elles répondent à un besoin que nos sociétés, trop occupées à courir après le prochain gadget, feignent de ne pas voir : le besoin d’enracinement. On peut sourire des fausses barbes, des heaumes trop brillants et des archers du dimanche ; il n’empêche que derrière le décor perce une vérité. Les Français, même lorsqu’ils ne le disent pas, même lorsqu’ils n’osent plus le dire, ont soif de continuité. À Guérande, les remparts ne sont pas seulement des pierres. Ils sont une leçon. Alors oui, la fête médiévale de Guérande est plus importante qu’il n’y paraît. Elle amuse, elle nourrit, elle rassemble, elle fait travailler les commerçants, elle émerveille les enfants, mais surtout, elle transmet. Pour combien de temps encore ? La question mérite d’être posée. Non par pessimisme, mais par lucidité. Tout ce qui rappelle la vieille France, ses clochers, ses banquets, ses confréries, ses gestes, ses chants et ses fidélités, se trouve tôt ou tard sommé de se justifier.

Yannick Urrien

Journaliste et rédacteur en chef de La Baule+

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