DossierLa BauleLe CroisicLe PouliguenMesquer - QuimiacPiriacPornichet

Canicules marines : que se passe-t-il vraiment sous la surface ?

Longtemps, les vagues de chaleur ont été observées depuis la terre. On mesure désormais qu’elles touchent aussi les mers, en surface comme en profondeur, avec des conséquences déjà visibles sur les huîtres, les forêts de laminaires, les gorgones ou encore le bulot. Le phénomène progresse rapidement, mais ses effets restent parfois difficiles à distinguer de ceux du réchauffement général des océans.

Lorsque la température dépasse 35 °C à terre, chacun comprend immédiatement ce qu’est une canicule. En mer, le phénomène demeure plus discret. Il ne donne pas toujours lieu à des images spectaculaires et ses premières victimes disparaissent souvent sans laisser de traces. Pourtant, les vagues de chaleur marines sont devenues l’un des grands sujets scientifiques du moment.

On parle de canicule marine lorsque la température de l’eau dépasse, pendant au moins 5 jours, 90 % des températures habituellement observées à la même période au cours des 30 années précédentes. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’une mer chaude en été, mais d’une anomalie durable par rapport à la saison et au lieu considérés.

Les épisodes observés au printemps 2026 en donnent une illustration assez saisissante. Le 30 mai, l’eau de la lagune de Thau a atteint 25,4 °C, contre une normale saisonnière de 20,1 °C. À Brest, elle a été mesurée à 19,3 °C le 27 mai, pour une moyenne habituelle de 15,7 °C. À Arcachon, les températures ont oscillé entre 16 et 24 °C durant la seconde moitié du mois, très au-dessus des niveaux ordinaires.

Ces écarts ne sont pas sans conséquence. Les eaux de surface réagissent rapidement aux fortes chaleurs atmosphériques. Mais la chaleur ne s’arrête pas nécessairement aux premiers mètres. Des études ont également mis en évidence des épisodes profonds, parfois situés entre 50 et 200 mètres, plus longs et plus intenses que ceux détectés en surface.

Une mer qui se réchauffe de manière inégale

Il faut ici distinguer 2 phénomènes. Le premier est le réchauffement progressif de la température moyenne des océans. Le second correspond à des épisodes extrêmes, comparables aux canicules terrestres, qui viennent se superposer à cette tendance de fond.

Entre 1982 et 2024, les zones côtières et les mers semi-fermées de l’Atlantique Nord ont compté parmi les espaces marins se réchauffant le plus rapidement. La mer Noire arrive en tête, devant la Baltique et la Méditerranée. Cette dernière a gagné environ 1,5 °C en surface en 43 ans.

La Manche et l’Atlantique français ne sont cependant pas épargnés. La hausse moyenne y est comprise entre 0,5 et 1 °C, avec des pointes locales plus fortes. Dans la baie de Granville, la température de l’eau aurait ainsi progressé d’environ 1,5 °C en 4 décennies.

Toutes les mers ne réagissent pas de la même manière. La Méditerranée, plus chaude et presque fermée, subit des épisodes particulièrement intenses. En Manche et sur la façade atlantique, le brassage provoqué par les marées mélange davantage les masses d’eau et peut limiter certains extrêmes. Cette protection reste toutefois relative.

Depuis les années 1980, la fréquence des vagues de chaleur marines augmente nettement. Leur intensification est particulièrement visible depuis 2003 en Méditerranée et depuis 2006 en Manche-Atlantique. Les années 2022, 2023, 2024, 2025 et 2026 se sont inscrites dans cette succession d’épisodes remarquables.

Une mortalité parfois invisible

Le premier effet concerne les jeunes stades de vie. Larves de poissons, crustacés et coquillages peuvent être extrêmement sensibles à une hausse brutale de la température. Leur mortalité demeure pourtant difficile à quantifier, car ces organismes minuscules se désagrègent rapidement.

C’est ce que le chercheur Nathaniel Bensoussan, de l’Ifremer, décrit comme la crainte d’une « hécatombe invisible ». Les adultes peuvent parfois se déplacer ou résister quelque temps. Les œufs, les larves et les juvéniles disposent de beaucoup moins de possibilités.

La chaleur modifie aussi les calendriers biologiques. Elle peut avancer la ponte des huîtres, perturber la reproduction des poissons, déplacer certaines espèces vers le nord ou vers des profondeurs plus froides. Elle favorise également le blanchissement des coraux et affecte les herbiers marins, les gorgones ainsi que les grandes algues qui structurent les habitats côtiers.

Ces espèces sont parfois qualifiées d’« ingénieures » parce qu’elles construisent, à leur manière, le paysage sous-marin. Les laminaires forment des forêts, les herbiers retiennent les sédiments et les coraux offrent des refuges. Lorsqu’ils régressent, ce n’est donc pas une seule espèce qui disparaît, mais tout un ensemble d’abris, de zones de reproduction et de ressources alimentaires.

En Bretagne, les forêts de laminaires sous surveillance

Autour de l’archipel de Molène, dans le Finistère, les laminaires constituent l’un des plus vastes ensembles de ce type en Europe. Entre 2012 et 2018, la biomasse de Laminaria hyperborea y était estimée à environ 600 000 tonnes.

Cette algue entre en situation de stress lorsque l’eau dépasse 18 °C, un seuil désormais franchi régulièrement. Deux épisodes importants de mortalité ont été constatés, en 2020 puis en 2023. Le premier a touché les jeunes algues comme les adultes. Le second a surtout affecté les grands individus constituant la canopée de la forêt.

Les plongées réalisées sur place montrent aujourd’hui une raréfaction de certains champs de laminaires, voire leur disparition locale. Mais les chercheurs restent prudents. La température n’est pas le seul paramètre en jeu. La houle, les courants, la turbidité, les bactéries ou encore la qualité du substrat influencent aussi leur développement.

Il serait donc prématuré d’attribuer chaque mortalité à une canicule précise. Le signal général est néanmoins préoccupant. Ces forêts abritent des éponges, des crustacés, d’autres algues et de jeunes poissons, notamment des lieus jaunes. Leur recul pourrait avoir des effets sur la biodiversité, mais aussi sur les goémoniers et les pêcheurs professionnels.

Le bulot, victime emblématique de la Manche

Le cas du bulot est plus spectaculaire encore. Ce coquillage d’eau froide, emblématique de la pêche côtière normande, connaît un effondrement de ses captures.

Dans les années 2000 et jusqu’en 2017, les caseyeurs de Manche Ouest débarquaient plus de 10 000 tonnes par an. En 2025, ils n’en ont remonté que 1 900 tonnes, soit une baisse d’environ 80 %. La canicule marine de 2022 a par ailleurs coïncidé avec une diminution proche de 50 % des captures.

Le lien direct avec la chaleur n’est pas encore définitivement établi. C’est précisément l’objet du programme CCLIMB’UP, lancé en 2025 par l’Ifremer et plusieurs partenaires normands. Depuis juin 2026, des bulots sont placés dans des bassins à différentes températures afin de mesurer les effets sur leur survie, leurs déplacements, leur croissance et leur reproduction.

L’enjeu est important, car tout leur cycle biologique peut être perturbé. La production des cellules reproductrices s’étale du printemps à la fin de l’été. L’accouplement intervient à l’automne et la ponte en hiver, seulement lorsque l’eau descend sous environ 9 °C. Une mer durablement plus chaude pourrait donc bouleverser plusieurs étapes successives.

La chaleur modifie aussi la chimie de l’eau

La température n’agit pas uniquement sur les organismes. Elle modifie également les propriétés physiques et chimiques de l’eau.

Plus une eau est chaude, moins elle peut dissoudre de gaz. Lorsque la température s’élève et que le vent tombe, l’oxygène disponible peut diminuer fortement. Dans les lagunes et les baies peu renouvelées, ces situations favorisent l’apparition de crises d’anoxie, autrement dit de manque d’oxygène.

L’épisode survenu durant l’été 2018 dans la lagune de Thau reste dans les mémoires. Quelque 2 703 tonnes d’huîtres et 1 218 tonnes de moules en élevage n’y avaient pas survécu. Ces événements montrent comment une anomalie climatique peut se transformer en catastrophe économique pour une filière locale.

Les fortes températures peuvent aussi encourager le développement de certaines algues toxiques, accroître le risque de maladies et perturber les chaînes alimentaires. Les conséquences ne sont donc jamais isolées. Elles se propagent d’un maillon à l’autre.

Observer avant de décider

La connaissance de ces phénomènes devient un outil de gestion économique autant qu’environnementale. Elle peut servir à adapter les périodes de pêche, les quotas, les zones d’élevage ou les calendriers de mise à l’eau des coquillages.

Encore faut-il disposer de mesures fiables. Les satellites observent efficacement la surface, mais beaucoup moins les profondeurs. Les réseaux de capteurs, les suivis en plongée et les expérimentations en bassin restent donc indispensables.

Il faut aussi accepter une part d’incertitude. Une baisse de population peut résulter de la chaleur, mais également de la pêche, d’une maladie, d’un manque de nourriture ou d’une modification de l’habitat. La science consiste précisément à séparer ces facteurs plutôt qu’à retenir une explication unique.

Ce que l’on sait, en revanche, est désormais difficilement contestable : les mers côtières se réchauffent et les épisodes extrêmes deviennent plus fréquents. La Méditerranée a été la première concernée. La Manche et l’Atlantique le sont maintenant à leur tour.

À terre, une forêt brûlée ou un champ desséché se voient immédiatement. Sous l’eau, les transformations sont plus lentes à apparaître au grand public. Elles n’en sont pas moins profondes. Et lorsqu’un bulot disparaît, qu’une forêt de laminaires recule ou qu’une génération de coquillages ne se reproduit pas, c’est tout un écosystème — et parfois toute une économie littorale — qui commence à vaciller.

Yannick Urrien

Journaliste et rédacteur en chef de La Baule+

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page