la baule+ 8 | Septembre 2026 IA > Révolution numérique et monde du travail Spécialiste de l’intelligence artificielle depuis trente-cinq ans, l’enseignant-chercheur Robert Voyer décrypte l’accélération fulgurante des modèles de langage (LLM) et la course géopolitique menée par les géants américains, chinois et européens. Face à des outils capables d’auto-amélioration récursive, de génération vidéo et de programmation logicielle instantanée, il nous alerte sur une obsolescence technologique de fréquence quasi hebdomadaire et sur un impact immédiat : l’automatisation massive des métiers intellectuels, avant même l’arrivée de la robotique pour les tâches manuelles. Robert Voyer : « D’ici quelques mois, la quasi-totalité des tâches des cols blancs va être automatisée. » La Baule+ : Lorsque l’on interroge un biologiste ou un expert en énergie, on s’attend à apprendre beaucoup de choses. Or, paradoxalement, au moment où nous commençons à évoquer l’IA, même en tant qu’expert, vous êtes déjà dépassé par la technologie… Robert Voyer : Effectivement. Je suis docteur en informatique avec comme spécialité l’intelligence artificielle. L’IA, on en a entendu parler il y a trois ans. On a l’impression que c’est une nouvelle discipline, mais j’ai passé ma thèse en intelligence artificielle il y a trentecinq ans ! J’avais même écrit un ouvrage de référence sur le sujet. Il y a eu des hauts et des bas, mais aujourd’hui, c’est véritablement un phénomène. Le modèle que l’on utilise maintenant présente des caractéristiques exceptionnelles. Cela va très vite, parce que c’est un enjeu géopolitique, économique et de pouvoir. OpenAI a été le premier à sortir ce qu’on appelle un LLM, c’est-à-dire un Large language model, un modèle de langage étendu. Ce modèle a été à l’origine proposé par DeepMind, la branche IA de Google. Actuellement, les grands acteurs, Google, OpenAI, maintenant Anthropic, mais aussi notre petit français Mistral, sont en train de se tirer la bourre. On doit aussi faire face aux grands acteurs chinois. C’est la raison pour laquelle, quasiment toutes les semaines, on a de nouveaux modèles qui sortent. Maintenant, on le voit dans la génération de vidéos avec Seedance 2.0. C’est un modèle chinois qui permet de faire des réalisations cinématographiques absolument incroyables. De semaine en semaine, ce que l’on a fait devient obsolète parce que les nouveaux modèles permettent de faire toujours beaucoup mieux. Dans l’analyse de texte comme dans la rédaction, Claude est devenu aussi performant qu’un humain. On peut demander à Emergent de créer un site tel que Airbnb et il le fait en quelques heures… Il faut savoir que c’est en effet le domaine qui est le plus impacté. On parle effectivement des cols blancs puisque, d’ici quelquesmois, la quasi-totalité des tâches des cols blancs va être automatisée. Pour les cols bleus, cela va venir ensuite avec la robotique. Pour l’instant, on est dans l’automatisation, pour faire de la manipulation de données, de l’analyse de données ou de la génération de contenus. L’impact est encore plus fort dans la production logicielle. Quand on regarde la dernière version de ChatGPT, c’est une auto-amélioration récursive: on a fait une version 1 de ChatGPT et, à partir de cette version, elle a pu ellemême améliorer son modèle d’entraînement, le corriger, le déployer pour obtenir une deuxième version. Et les versions successives sont de plus en plus performantes et publiées de plus en plus vite, simplement parce que ce sont les modèles euxmêmes qui les développent. D’ici quelques années, on n’aura plus de personnes suffisamment compétentes pour faire en sorte que les choses puissent se passer comme elles doivent se passer J’ai appris le MS-DOS dans ma jeunesse : c’était la préhistoire par rapport à ce que l’IA est capable de faire aujourd’hui... C’est important car il y a toujours une différence avec ceux qui ont déjà une expérience, parce qu’il y a quand même un écueil. Au départ, cela marche très bien, on a une idée, on va commencer à faire une version d’une application en test. Après, on va vouloir rajouter des choses, des fonctionnalités. Cela marche toujours. Mais, au fur et à mesure que ce qu’on lui demande de faire devient compliqué, on arrive à une impasse et le système n’arrive plus à se corriger. La personne qui était aux commandes au départ, n’ayant aucune expérience dans le domaine, a suivi ce qui était effectivement proposé, généré par le système, mais sans en avoir aucun contrôle ni aucune compréhension. Ce dont on parle, c’est important, c’est ce que l’on appelle la dette d’apprentissage. D’ici quelques années, on n’aura plus de personnes suffisamment compétentes pour faire en sorte que les choses puissent se passer comme elles doivent se passer. Le ralentissement du fonctionnement cognitif se manifeste par une baisse des fonctions intellectuelles Évoquons la paresse. Lorsque l’on apprenait Robert Voyer, dont la famille habite à La Baule, lors d’une conférence organisée par l’association Cercle 7
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