la baule+ 12 | Septembre 2026 La Baule+ : Quelles raisons vous ont amené à vous pencher sur le phénomène des Gilets jaunes, alors que votre CV pourrait laisser penser que vous êtes très éloigné de ces considérations ? Éric Desmons : Il y a des raisons académiques et des raisons personnelles. J’ai dirigé pendant une dizaine d’années la Revue française d’histoire des idées politiques. J’ai été parisien pendant trente ans, je n’y habite plus, donc je connais bien ce que l’on appelle la France périphérique puisque j’habite dans un village de 380 habitants. Je m’intéresse à ce monde car des membres de ma famille ont été sur des ronds-points. J’y suis moi-même allé et j’avais envie d’évoquer ce sujet. Il ne s’agit pas de revenir sur l’insurrection des Gilets jaunes, mais d’évoquer le milieu sociologique des Gilets jaunes. J’ai écrit un livre, qui est un polar, qui se déroule dans cet univers. C’est une forme de témoignage. C’est aussi un ouvrage politique, puisqu’il traite de bon nombre d’aspects de ce mouvement qui n’ont pas été traités par ailleurs. Il y a eu beaucoup d’essais sur la question, notamment de sociologues, et il y a eu un livre d’Aude Lancelin sur le sujet, mais il n’y avait pas eu de roman. Société > Comprendre le déclassement de la France périphérique Éric Desmons est agrégé de droit public, professeur à l’université Paris 13 et ancien directeur du Centre d’études et de recherches administratives et politiques. Il est l’auteur de nombreux essais et articles de théorie politique et de philosophie du droit. Dans son dernier roman, « Jaune », il s’intéresse au déclassement de la France périphérique en imaginant une histoire policière dans le milieu des Gilets jaunes. « Jaune » d’Éric Desmons est publié aux Éditions Perspectives Libres. Éric Desmons : « L’État n’est plus une garantie contre le déclassement et, parfois, il accélère le mouvement. » Pour une partie de la société française, il s’agissait d’un épiphénomène, alors que les problèmes sociaux se sont accentués… Ils se sont accentués sur tous les points. On a évoqué la nécessité de lutter contre la désertification, mais les choses se sont plutôt aggravées. Je suis le témoin direct de l’état de l’hôpital dans ma région, alors que j’habite à 120 kilomètres de Paris, j’évoque les EHPAD, et l’on pourrait multiplier les exemples, notamment sur la fuite des services publics. Depuis la crise sanitaire, les commerces commencent également à décliner, notamment les commerces de bouche et de vêtements. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fermetures. La désertification s’est accentuée. Je me suis intéressé aux gens qui vivent dans un milieu totalement sinistré. Je ne suis pas dans une région touristique et maintenant la région est la proie des promoteurs d’éoliennes et de photovoltaïque. Les quelques paysages remarquables qui restaient sont ravagés par ce délire de l’éolien et du photovoltaïque. Je voulais aussi témoigner de la vie quotidienne des gens et de leurs sentiments vis-à-vis du sort que ce système leur réserve. Même dans une région touristique, comme La Baule, on observe depuis quelques années la disparition progressive des restaurateurs indépendants au profit des franchises. Et ne parlons même pas des magasins de vêtements. Il y a une dizaine d’années, 60 % des dépenses se faisaient sur les grandes marques, tandis qu’aujourd’hui, 90 % concernent les enseignes nationales, celles dont on voit toujours les publicités… Il y a cet aspect des choses, mais il y a aussi la réaction par rapport à tout cela, notamment une perte du pouvoir d’achat et la précarité professionnelle. Beaucoup de gens cumulent deux ou trois emplois, parce que ce ne sont pas des emplois à temps plein. On est dans le règne de la débrouille. J’ai voulu montrer comment les habitants de ces territoires se sont organisés, presque spontanément, par des réseaux de solidarité, pour essayer de contenir le rouleau compresseur qui les écrase. Ce n’est pas une économie parallèle ou une économie souterraine, mais il y a l’exploitation de toutes les ressources possibles, que ce soit de l’aide aux personnes ou du bricolage, pour essayer de trouver de quoi survivre. On parle de cela assez peu souvent. Au moment de la crise des Gilets jaunes, il y a eu des reportages dans les médias, mais cela s’est fait de façon extrêmement rapide et surtout de façon superficielle. Tout est fait pour que cela ne se produise plus, en isolant les gens, en faisant en sorte que les contestations soient des microcontestations Votre livre s’intitule « Jaune » et le prochain épisode pourrait presque s’appeler « Survivre », parce que vous décrivez des gens qui se battent pour survivre… Oui, qui se battent pour survivre. Cette population est hétérogène. Il y a des classes d’âge et des classes sociales différentes, mais elles sont toutes confrontées aux mêmes problèmes. Le point commun, c’est le rejet du système. J’analyse la forme que peut prendre ce rejet. Les insurrections ont été un échec, parce qu’il s’agissait d’un mouvement spontané et, quand on travaille sur l’histoire des idées politiques, les jacqueries n’ont jamais mené nulle part. En l’occurrence, aucun parti politique et aucun syndicat n’ont voulu récupérer ce mouvement polymorphe. L’insurrection a échoué et le seul moyen d’exprimer sa défiance reste le vote. Ce n’est pas annoncer un scoop que de dire que dans ces régions, le vote contestataire va assez majoritairement au Rassemblement national. Pour l’instant, c’est une soupape de sécurité pour canaliser la contestation. Mais que va-til se passer ensuite ? Si ce système est maintenu, à mon avis, il n’y aura pas de mouvement révolutionnaire, car la fibre révolutionnaire, qui est dans l’identité nationale, est un peu usée. Tout est fait pour que cela ne se produise plus, en isolant les gens, en faisant en sorte que les contestations soient des micro-contestations et l’on ne voit pas actuellement de parti politique capable de faire valoir les revendications d’une partie importante de la population. C’est d’ailleurs dans cette partie de la population que l’on trouve le plus grand nombre d’abstentionnistes. Il y a beaucoup de gens qui ne se déplacent plus pour aller voter. Je décris un monde qui est dans une impasse et dont on peut craindre qu’il étouffe progressivement. On a conscience que l’État sert actuellement des intérêts qui ne sont pas ceux des populations Cette contestation ne prend-elle pas une autre forme à travers le rejet de tout ce que peuvent dire l’État ou les corps constitués ? Je suis complètement d’accord, mais je ferai une différence entre l’État et le système. Il y a une demande d’État, mais la réponse de l’État n’est pas adaptée à la demande. Il y a une demande de sécurité et une demande en termes de santé publique. N’oublions pas qu’il n’y a plus de médecins dans les campagnes, donc ce n’est pas une défiance vis-à-vis de l’État, mais une défiance vis-à-vis des gouvernements en général. La rupture doit dater de 2005, au moment du référendum sur la Constitution de l’Europe. C’est quelque chose
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