la baule+ 16 | Octobre 2026 J’ai beaucoup de proximité avec l’Allemagne, chacun le sait, et je pense qu’il est très compliqué de comprendre l’Allemagne si l’on ne parle pas la langue allemande. Cela permet de comprendre la structure mentale. Un pays dont la langue rejette le verbe d’action à la fin de la phrase est un pays qui pense l’action différemment d’un pays comme la France, où la phrase est structurée avec le sujet, le verbe et le complément. On n’a pas le même rapport à la réalité et à la décision. Je le dis pour la Russie. J’aime beaucoup son peuple et sa culture, même si je suis en opposition frontale avec la politique de Vladimir Poutine, mais je n’ai pas la prétention de comprendre parfaitement ce pays, parce que je ne maîtrise pas sa langue. Vous pouvez le comprendre aussi en vous intéressant à sa culture et à son histoire. Lorsque vous voyez ce que Koutouzov a été capable de faire face à Napoléon, cela résume tout… On comprend la culture slave, mais je n’ai pas la prétention de parfaitement comprendre la culture slave. Je suis allé un nombre incalculable de fois àMoscou ou à Saint-Pétersbourg. J’ai beaucoup lu la littérature russe. Je suis un fan absolu de Tchekhov. Je connais peu de livres aussi beaux et aussi poignants qu’Anna Karénine. J’ai été plongé dans Dostoïevski, comme beaucoup de Français, parce que cela nous ouvre un monde complètement étranger. Mais je fais cela avec les traductions, donc avec une petite part de décalage et de distance qui empêche d’être au plus près de la réalité de l’âme russe. Vous écrivez qu’en Europe, la décision politique est l’exception, la procédure technocratique est la règle et que nous sommes les champions hors concours des règlements et des directives. Nos adversaires et nos voisins se moquent de nous et caricaturent cette Europe comme une sorte de nouvelle URSS du XXIe siècle en raison du poids des normes… À partir de ce constat, comment pouvons-nous encore revendiquer être les défenseurs du monde libre face à une autre partie de la planète qui regarde avec amusement ce déferlement de normes ? J’essaie de comprendre pourquoi nous en sommes là et d’apporter des réponses qui sont à la hauteur. Je vois dans le débat public actuel que l’on multiplie les propositions pour des programmes qui sont en réalité des programmes de ministres ou de Premier ministre. Je ne vois aucune vision de long terme de la France ou de l’Europe qui traite le fond des problèmes auxquels nous sommes confrontés. C’est ce que j’essaye de faire dans le manifeste que j’ai publié, «Une autre France », qui est disponible sur mon site internet www.uneautrefrance.fr, pour aller au cœur des problèmes. L’Europe, lestée par tout le poids de son histoire et de son passé, a un mal fou à se projeter vers l’avenir Le problème de l’Europe, vous l’avez parfaitement résumé, ce n’est pas simplement le fait qu’elle ne sait pas décider, c’est qu’elle ne veut pas décider. Pourquoi estelle aussi réticente à la décision ? La décision, c’est l’imagination de l’avenir. L’Europe, lestée par tout le poids de son histoire, de ses drames et de son passé, a un mal fou à se projeter vers l’avenir. La première responsabilité, demain, d’un chef d’État sera de projeter la France et l’Europe dans l’avenir en affirmant des décisions. Cela veut dire qu’il faut abandonner la règle de l’unanimité sur un certain nombre de sujets pour passer à la règle de la majorité qualifiée. Prenons l’exemple de l’union des marchés de capitaux. Cela veut dire qu’un investisseur pourrait aller à Paris, Rome, Madrid ou Bruxelles pour lever de l’argent dans les mêmes conditions. Donc, au lieu d’avoir 27 marchés financiers différents, avec 27 règles différentes, il y aurait un seul marché et cet investisseur aurait accès aux dizaines de milliards d’euros de l’épargne européenne. Quand on est face à une révolution technologique comme celle que j’ai décrite, les besoins d’investissements se chiffrent en dizaines ou en centaines de milliards d’euros. Pour avoir l’union des marchés de capitaux, il faut une décision à la majorité qualifiée et non plus une décision à l’unanimité. Retrouver le sens de la décision, c’est le cœur de la réflexion de mon ouvrage, c’est retrouver le goût de l’avenir. Je fais un lien direct entre la décision et l’avenir. Vous maîtrisez votre avenir si vous retrouvez le goût de la décision. Ce n’est pas de l’analyse théorique. Cela repose sur trente années d’expérience et sept ans comme ministre de l’Économie et des Finances, où j’ai dû taper du poing sur la table pour que l’on arrête de se réunir pour causer. C’est bien sympathique, mais il faut décider, parce que les Chinois avancent et que les Américains avancent. À chaque fois, cela se soldait par : « On verra à la prochaine réunion. » Dans notre région, on parle encore de l’affaire NotreDame-des-Landes. Le gouvernement était incapable de prendre une décision et il a reculé… C’est le drame français. En Europe, on a du mal à imaginer un avenir, alors que la France, qui a un long passé, a aussi un avenir exceptionnel devant elle si elle est capable de changer son modèle. L’affaire de Notre-Dame-des-Landes est typique : tout le monde se mêle de tout, personne n’est responsable de rien et, au bout du compte, la décision prise n’est même pas respectée. Lorsqu’une décision a été prise et qu’elle a été approuvée par le peuple français, elle ne doit plus souffrir d’aucune discussion. Sinon, ce n’est pas la peine d’avoir un système démocratique. C’est pour cela que je suis favorable à ce que l’on étende le champ du référendum aux niveaux local et national. À un moment donné, redonner la parole au peuple souverain, c’est une façon de garantir que sa décision sera respectée. Laver cette tache sur la démocratie française qu’est le référendum contourné sur la Constitution européenne Nous avons eu un référendum, or le peuple avait répondu positivement… Je le sais bien. C’est un sujet fondamental. Lorsqu’une décision a été prise par le peuple, elle ne doit plus soulever de questions. On abîme la démocratie en ne respectant pas l’expression du peuple souverain. Je le dis en reconnaissant mes erreurs sur ce sujet. Je me suis exprimé sur la Constitution européenne lors du référendum que nous avions perdu au début des années 2000. Ce référendum a été ensuite contourné par la voie parlementaire. Je pense que cela a abîmé l’Europe et la démocratie. C’est pour cela que je propose une nouvelle Europe à six, pas à vingt-sept, et que le peuple français s’exprime dessus pour laver cette tache sur la démocratie française qu’est le référendum contourné sur la Constitution européenne. Quand vous rencontrez les grands patrons de la tech, ils vous disent les choses très clairement : «La démocratie et le gouvernement, c’est complètement inefficace. » Vous évoquez les réflexions des géants de la tech qui estiment que la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles, car la démocratie est décevante selon eux : elle donne le pouvoir à des gens qui ne le méritent pas. Un jour, un dirigeant chinois a déclaré que les populations ont besoin de sécurité et de prospérité, mais pas de liberté. Souvent, quand je me promène dans des pays autoritaires, je constate différents niveaux. Il y a des pays où la démocratie n’existe pas, mais où le peuple fait à peu près ce qu’il veut tant qu’il ne s’occupe pas de politique. C’est souvent le cas dans les pays arabes. La Chine, c’est très différent, c’est vraiment un pays dictatorial avec le contrôle social de la population. En Russie, c’est autre chose, on se rapproche des pays arabes, on fait à peu près ce que l’on veut tant que l’on ne s’occupe pas de politique. À l’inverse, en France, on peut insulter le président de la République, mais en même temps, dès que la terrasse d’un restaurateur déborde de cinq centimètres, c’est la police qui arrive pour mettre une contravention… Je me souviens des discours de Pierre Messmer qui parlait toujours du bonheur des Français et je sais que vous êtes assez pompidolien. Or, on n’entend plus nos politiques parler du bonheur des Français… C’est un sujet majeur que vous évoquez. Je reviens sur les gens de la tech. Ce que je dis n’est pas une analyse théorique, je raconte des anecdotes. Quand vous rencontrez les grands patrons de la tech, Altman, Musk et les autres, au bout de quelques minutes de discussion, ils vous disent les choses très clairement : «La démocratie et le gouvernement, c’est complètement inefficace. On n’en veut plus. » Chacun doit prendre conscience de la gravité du moment. Pour que nous puissions lutter à armes égales contre les géants de la tech, la démocratie doit retrouver son efficacité. La démocratie doit montrer qu’elle est aussi capable de décider, de prendre des décisions fortes et radicales pour avancer. Sinon, nous serons submergés par les gens de la tech qui ne nous feront aucun cadeau. Je pense que les politiques n’ont pas à faire le bonheur des Français, mais à créer les conditions pour que les Français soient heureux. Vous évoquez Georges Pompidou, c’est exactement le projet que je porte, car si vous rouvrez des perspectives de grands travaux en France, notamment sur les nouvelles technologies, les réacteurs nucléaires, les barrages hydrauliques, les retenues collinaires ou encore la construction de logements, vous participez au bonheur des Français. Si vous leur laissez le fruit de leur travail, au lieu de les massacrer fiscalement avec des taxes et des impôts qui sont trop élevés, vous participez au bonheur des Français. Si vous leur laissez la liberté d’agir, sans les contrôler de manière tatillonne et exagérée, vous faites le bonheur des Français. J’ai été trois ans ministre de l’Agriculture et je pense que la manière dont sont traités les paysans est indigne de la nation française. Il n’y a pas une profession aussi surveillée, contrôlée et emmerdée tous les jours que la profession de paysan. Tout cela pour des revenus extrêmement modestes. Rendons-leur leur liberté et cessons tous ces contrôles tatillons pour savoir s’il y a une brebis de trop ou un demi-hectare en trop. Avez-vous déjà tapé du poing sur la table en disant : Arrêtez d’emmerder les Français ? Cela m’est arrivé à mille reprises ! J’ai tenté de le faire. J’ai parfois eu de bons résultats. Parfois, c’était plus compliqué. Il faut persévérer. Tout est affaire de persévérance dans la vie. Un jour, Jean-Pierre Fourcade m’a dit qu’il voulait que l’on se souvienne de lui comme étant le dernier ministre à avoir laissé les comptes publics à l’équilibre. Vous êtes évidemment plus jeune qu’il ne l’était alors, aussi j’ai deux questions: que souhaitez-vous que l’on retienne de vous en 2026 ? Qu’espérez-vous que l’on dise de vous en 2050 ? Je vais être très sincère avec vous. Je projette la France en 2050 à travers les propositions que je fais sur l’innovation et l’organisation politique, mais je ne me projette pas moi-même. Je veux juste que l’on retienne que j’essaye de donner le meilleur, en tirant les leçons de mes succès comme de mes échecs, pour inventer un avenir français et créer de l’espoir. Aujourd’hui, tout le monde est angoissé : entre le prix du carburant qui explose, les loyers qui sont trop élevés et le coût de l’alimentation qui paraît insurmontable pour une famille nombreuse, tout cela crée beaucoup d’embarras. J’essaie d’apporter des réponses à ma mesure. Certaines peuvent être critiquées, mais j’ai la conviction absolue que si nous changeons de modèle sans mettre des rustines, nous pouvons avoir un bel avenir français. Propos recueillis par Yannick Urrien. Bruno Le Maire : « Je ne vois aucune vision de long terme de la France ou de l’Europe. »
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