La Baule+

la baule+ 14 | Octobre 2026 Ce combat pour la langue, c’est un combat pour l’unité de la Nation. C’est un combat pour notre culture et c’est aussi un combat pour la paix sociale, car je suis convaincu que quand on ne s’exprime pas avec les mots, on finit par s’exprimer avec des gestes et des coups. On l’observe à travers l’appauvrissement du débat intellectuel et politique. C’est la caricature permanente dès que l’on veut traiter certains sujets. Tout est ostracisé. C’est le signe d’une réduction de la langue et de la pensée… Exactement. Il suffit de regarder les archives qui sont diffusées par l’INA et qui sont toujours très intéressantes. Quand on regarde les entretiens avec des petits Français dans les années 1960, on découvre leur niveau de maîtrise du français. C’est totalement stupéfiant. Cela ne doit pas se perdre et nous devons impérativement retrouver ce niveau de maîtrise et de connaissance de notre langue. À un moment, vous discutez avec un proche conseiller de Joe Biden, un homme visiblement brillant, et vous réfléchissez à l’avenir. Mais tout cela ne sert à rien, puisqu’il est parti et que vous êtes aussi parti… Cela me rappelle la notion nécessaire de temps long. Je me souviens de Tarek Aziz, qui était probablement le ministre des Affaires étrangères qui connaissait le plus de monde sur cette planète, parce qu’il a gouverné sur un temps long. Comment est-ce possible sur certains postes très régaliens dans un régime démocratique ? Le temps long est la garantie de l’efficacité en politique. Imaginez, demain, un ministre de l’Éducation nationale : son action sera à zéro s’il ne reste pas entre cinq et dix ans. Il ne fera que gérer l’ensemble des fonctionnaires, sans avoir absolument aucun impact sur la transformation indispensable de notre modèle économique. Par exemple, donner de l’indépendance aux écoles et aux collèges, aux chefs d’établissement, améliorer la gestion des personnels et surtout valoriser davantage les enseignants, qui doivent redevenir essentiels dans notre République. Tout cela suppose un ministre qui restera au moins cinq ans. Je fais la proposition qu’un ministre ait la garantie de rester en poste s’il réussit, qu’il parte s’il échoue, mais qu’il ne passe pas d’un poste à un autre comme une grenouille qui saute d’une pierre à l’autre sur un ruisseau. Vous avez des ministres qui changent de poste alors qu’ils n’ont même pas fait leurs preuves à leur poste précédent. C’est vraiment une façon de se moquer des Français. La stabilité est gage d’efficacité. C’est encore plus vrai dans un moment de grands bouleversements géopolitiques, financiers et climatiques. Vous avez besoin d’inscrire votre action dans des décennies, beaucoup plus que dans des mois. Nous sommes face à une révolution technologique qui est la révolution industrielle la plus importante depuis le XIXe siècle. Jamais une révolution technologique, économique et industrielle n’aura autant transformé notre façon de voir lemonde, notre espace cognitif et les rapports de puissance entre les grandes nations. C’est un bouleversement qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine. Nous devons choisir le temps long et nous, Européens, faire massivement le choix de l’intelligence artificielle, du digital, des semi-conducteurs et des data centers. Il faut des règles, évidemment, mais les nouvelles technologies doivent être la priorité absolue de la France, qui a tous les atouts pour réussir dans ce domaine. Pourquoi la Chine a émergé comme grande puissance : c’est à cause de la stabilité et de la constance dans les choix de politique publique Il faut quand même se demander pourquoi la Chine en est là où elle est aujourd’hui. Il y a une quarantaine d’années, la Chine avait un niveau de développement bien inférieur au nôtre. On disait que c’était un grand pays agricole et qu’il lui faudrait des siècles pour sortir de son sous-développement chronique. Aujourd’hui, c’est la deuxième puissance mondiale derrière les États-Unis. Ils ont fait des choix stratégiques et ils s’y sont tenus pendant trente ans. Ils ont fait le choix du véhicule électrique, ils ont fait le choix des batteries, ils ont fait le choix des panneaux solaires, ils ont fait le choix du nucléaire et l’ont maintenu sans jamais varier. C’est la raison du succès chinois. Il y a des erreurs dans le modèle chinois, bien entendu, mais nous devons nous demander pourquoi la Chine a émergé comme grande puissance : c’est à cause de la stabilité et de la constance dans les choix de politique publique. Si je vous écoute, on serait resté au Minitel ou à la norme D2-MAC pour la télévision en haute définition ! Heureusement, nous avons parfois su évoluer et sortir de ces choix étatiques… Vous avez parfaitement raison de le souligner. C’est un grand risque. Si c’est l’État qui décide tout seul, vous êtes sûr de vous planter. L’État n’est pas outillé pour choisir la technologie qui va gagner. C’est même l’assurance d’aller droit dans le mur en klaxonnant. On doit simplement se dire que l’on doit mettre la priorité absolue sur les innovations technologiques, sur les semi-conducteurs, car ils seront dans tous les objets de la vie quotidienne. Ensuite, que le meilleur gagne: c’est l’entreprise qui aura la meilleure technologie qui gagnera le marché. Nous pouvons garantir que dans les iPhone, les télévisions et les voitures, il y aura 20, 30 ou 40 % de composants européens. C’est la règle que nous pourrions fixer au niveau européen. Pour les choix technologiques, que le meilleur gagne. Chine : c’est un système autoritaire dans un modèle de capitalisme sauvage qui n’existe quasiment nulle part ailleurs On a longtemps associé la puissance économique à la liberté, puisqu’elle permet de contester l’État ou les choix d’une entreprise, de se remettre en question et d’avancer. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’URSS s’est effondrée. Or, cette théorie semble être contredite par la puissance de la Chine. Qu’en pensez-vous ? La Chine est un modèle qu’il faut regarder de très près. C’est un modèle totalement incompatible avec nos valeurs démocratiques occidentales et la Chine repose sur deux piliers qui semblent contradictoires. En raison de sa très longue histoire de centralisation, elle a réussi à faire fonctionner cela. Vous avez, d’un côté, un régime ultra-autoritaire où le pouvoir est concentré comme dans aucun autre pays au monde. Xi Jinping est là pour plusieurs années encore. Il a 72 ans, il aura un nouveau mandat qui sera probablement renouvelé, et le pouvoir est entièrement concentré entre les mains du Parti communiste chinois. C’est un régime autoritaire avec une très forte concentration du pouvoir, mais cela est associé, et c’est toute l’originalité du modèle chinois, à un capitalisme sauvage. La rivalité est féroce entre les entreprises. Vous pouvez avoir des dizaines et des dizaines de constructeurs automobiles qui naissent et, dès qu’il y en a un qui tombe, il est éliminé. Les plus faibles disparaissent. C’est un système autoritaire dans un modèle de capitalisme sauvage qui n’existe quasiment nulle part ailleurs et, pour cette raison, ce modèle n’est absolument pas transposable. En Europe, nous sommes attachés à la démocratie et nous ne croyons pas au capitalisme sauvage. À partir du moment où ce modèle ne respecte pas nos règles, notamment en matière de subventions publiques (puisqu’il y a des filières entières qui ont été lourdement subventionnées par le gouvernement chinois, notamment les panneaux solaires, les véhicules électriques, les batteries ou les éoliennes), nous, Européens, nous devons rétablir une concurrence équitable en disant que tous les biens largement subventionnés par le gouvernement chinois ne peuvent être vendus sur le sol européen qu’à condition de payer un droit de douane très élevé à l’entrée. Tout cela pour rétablir l’équilibre commercial entre la Chine et l’Europe. Je rappelle que le déficit commercial entre l’Europe et la Chine atteint maintenant un milliard d’euros par jour. La Chine est en train de tuer l’industrie européenne. Si nous ne prenons pas la mesure de ce qui se passe, en rétablissant immédiatement l’équilibre commercial avec une préférence européenne et des tarifs douaniers sur les biens largement subventionnés, nous serons morts. Il y a urgence à réagir. Quand j’étais ministre de l’Économie, j’avais exigé et obtenu la mise en place de droits de douane de 34% sur les véhicules chinois électriques. Il faut aller beaucoup plus loin. Il y a beaucoup d’anecdotes amusantes dans votre livre, notamment celle de la bouteille isotherme de Xi Jinping… Entretien exclusif avec Bruno Le Maire : « Jamais une révolution technologique, économique et industrielle n’aura autant transformé notre façon de voir le monde, notre espace cognitif et les rapports de puissance entre les grandes nations. »

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