La Baule+

la baule+ Février 2023 // 15 chose de l’autre, on se raconte une histoire avec l’autre, on imagine quelque chose dunouveauboulot que l’onprend, on est toujours dans la projection… Mais il faut diminuer les attentes, il ne faut pas attendre que cet enfant soit son complément narcissique. Il faut donner à son enfant les outils pour être bien dans sa peau et faire son chemin, mais pas que ce chemin soit la compensation de celui que l’on a raté. Quant on reste coincé dans une projection, on passe à côté de son gosse, on explique que l’aîné de la famille doit faire Polytechnique et que le second doit faire médecine, donc c’est une erreur et l’enfant va se taper des années de thérapie et burn-out sur burn-out. Quand on peut prendre un peu de recul par rapport à tout cela, on est en capacité de faire un travail qui nous permet d’être suffisamment bien avec soi pour que l’on n’ait pas besoin que ce soit notre enfant qui nous répare. Donc, si je suis OK avec moi, avec mes frustrations ou mes choix, je vais laisser plus de champ à mon enfant et je vais avoir davantage envie de l’aider à réaliser son potentiel d’artiste ou de mathématicien, peu importe, et je vais moins avoir besoin qu’il vienne me rassurer sur ce que je suis. Ce qui peut faire le lit de beaucoup de toxicité dans le lien parent enfant, c’est aussi le fait que le parent ne s’aime pas. Quand on s’aime et que l’on est bien avec soi, globalement on enquiquine moins les autres. C’est vrai dans le couple, comme dans la relation parent enfant. Existe-t-il des statistiques sur cette forme de violence qui n’a rien à voir avec la violence physique évoquée dans les faits divers ? C’est une violence chronique, qui se décline sous une forme verbale par les humiliations, sous la forme de nonlieu. C’est ce que l’on ne me donne pas qui me traumatise, c’est-à-dire l’isolement chronique de l’enfant, qui est coupé d’une partie de sa famille et qui ne peut pas créer des liens de confiance et d’attachement. Parfois, ce sont aussi des violences physiques. Effectivement, ce n’est pas ce que l’on voit dans les faits divers, toutefois le cerveau de l’enfant n’est pas modelé par la gravité de quelque chose, mais par la répétition. C’est quelque chose qui s’installe dans la durée et qui va vraiment créer des sécrétions hormonales très spécifiques dans le cerveau de l’enfant, avec beaucoup d’hypervigilance et une sorte d’anticipation anxieuse permanente du danger. Quand on voit des patients adultes arriver avec des troubles anxieux généralisés, évidemment que le climat de son enfance fait partie des hypothèses que l’on pose, c’est-à-dire la capacité de se construire une sécurité intérieure et de se détendre. Dans les chiffres que nous avons, 40 % des troubles psychiatriques seraient directement liés à des maltraitances dans l’enfance, comme des climats incestueux, des coups, des abandons répétés ou des humiliations. L’humiliation est l’une des maltraitances les plus prédisposantes à la violence chez l’adulte. Je dis toujours que l’humiliation est la pire méthode éducative, parce que vous fabriquez de la colère et cela va forcément ressortir sous forme de violence vis-à-vis d’autrui, ou sous forme de violence retournée contre soi avec des tentatives de suicide. Dans la description de votre maman, il y a un aspect presque méditerranéen ou moyen-oriental avec cette bascule permanente entre « Je t’aime » et « Je te déteste »… Dans la perversion narcissique, il y a l’humiliation, la culpabilisation, le chantage, l’isolement, mais il y a aussi quelque chose d’extrêmement important, j’avais fait un parallèle avec la crise sanitaire, en évoquant la famille maltraitante, à travers l’injonction paradoxale. C’est-à-dire que l’on met l’enfant dans une mission impossible. L’injonction paradoxale, c’est : « Tu ne dois pas rater ta vie, parce que tu me ferais honte, mais tu ne dois pas réussir ta vie, parce que tu me ferais de l’ombre…» Donc, j’étais tour à tour la seule personne qui pouvait comprendre ma mère mais, après, j’étais une garce ou une salope parce que j’avais laissé un cheveu surma taie d’oreiller. Cette oscillation entre la glorification idéalisée du Messie, puis Satan cinq minutes après, cela ne veut pas dire que ma mère était bipolaire, cela veut dire qu’elle était incapable de voir son enfant comme une personne. Ce n’était que du superlatif. Je n’étais pas humaine dans le superlatif, comme dans le négatif, mais à aucun moment je n’étais simplement une petite fille. J’étais monstre ou dieu, mais jamais un enfant. Vous faites ce parallèle avec la crise sanitaire et le sabotage de deux ans de nos vies… Je veux bien que l’on me prenne deux ans de ma vie, entre 40 et 42 ans, mais je ne veux pas qu’on les bouffe à ceux qui sont en train de construire leur identité, car si vous n’avez pas de contacts sociaux, ce n’est pas récupérable. Je vois aujourd’hui, comme dégâts psychiques, des choses bien pires qu’il y a deux ans. Ces jeunes ne se sont pas remis. On leur a volé des moments de construction identitaire, donc ils n’ont pas pu se construire. On ne peut pas mettre sur pause avec un être humain, nous ne sommes pas encore des algorithmes, n’en déplaise à certains transhumanistes. C’est quelque chose dont la société civile doit absolument prendre conscience, parce que l’on a vraiment volé leur construction et c’est vraiment très grave. La société civile ne réfléchit plus sur le temps long… On est dans l’instantanéité. C’est dramatique, parce que cela fait des syndromes dépressifs. Donc des patients… N’étant pas perverse, j’aimerais avoir des patients qui viennent pour travailler sur eux et pas des petites filles de sept ans qui viennent parce qu’elles ont vomi dans leur masque et que la maîtresse leur a interdit d’enlever le masque ! Propos recueillis par Yannick Urrien.

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