La Baule+

la baule+ 14 // Février 2023 Société ► La psychologue lève le tabou sur les mères maltraitantes Marie-Estelle Dupont : « Quand on s’aime et que l’on est bien avec soi, globalement on enquiquine moins les autres. » Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne, spécialisée en psychopathologie, neuropsychologie psychosomatique, et formée en psychologie transgénérationnelle, accompagne des patients de la naissance à l’âge adulte. Ses prises de position sur les dommages infligés aux enfants pendant la pandémie, comme la déshumanisation inhérente à l’obligation du port du masque à l’école, ont été particulièrement médiatisées. Son dernier livre est un témoignage intimiste et bouleversant qui nous parle de son enfance, de son adolescence et de ses années de jeune femme aux prises avec une mère maltraitante au-delà de tout entendement : « une anti-mère, qui donne la vie pour la dévorer et la saccager, telle la sorcière d’Hansel et Gretel qui gave les enfants pour se nourrir ». Marie-Estelle Dupont nous amène à réfléchir sur son difficile parcours et sur sa parole pour se libérer de la culpabilité et pour retrouver l’estime de soi indispensable à tout épanouissement. « L’anti-mère » de Marie-Estelle Dupont est publié aux Éditions Albin Michel. La Baule + : Vous racontez comment vous avez survécu à une mère maltraitante. Or, depuis la sortie de votre livre, on entend beaucoup de témoignages de gens qui ont subi la même situation. On est d’abord surpris car ce sujet sensible n’est jamais abordé dans les médias… Marie-Estelle Dupont : C’est un impensé de la société. C’est ce qui m’a également incitée à tenir ce projet, sans l’abandonner, parce que vous vous doutez bien que c’était une démarche difficile. Moi aussi, j’ai été étonnée par ce succès. Mais j’ai compris que nous étions en train de lever un tabou et de libérer la parole sur ce sujet fondamental et universel qu’est la violence intrafamiliale et comment la jalousie, de manière muette et sournoise, creuse des sillons qui viennent briser des liens et la relation affective entre frères et sœurs, en isolant l’individu et en donnant de lui une image tout à fait fausse. C’est un impensé de la société, parce que l’on oscille entre plusieurs sentiments et une vision très manichéenne de la famille. On a la vision d’une maternité très sentimentaliste, où tout n’est que bonheur et joie, ou de quelque chose qui est vécu, par un contresens total, comme le cercueil de la féminité, la fin du couple et l’absence de liberté, ce qui est pour moi une vision extrêmement dégradée et adolescente de lamaternité. La liberté d’êtremère, ce n’est pas celle de ne pas avoir de contraintes et de se lever tard le matin… On n’avait pas grandchose dans la littérature depuis Folcoche et, pouvoir évoquer l’idée qu’une génitrice puisse ne pas accéder à l’amour et ne pas aimer son enfant, c’est contraire à l’entendement. C’est contraire à la nature, puisque dans le règne animal nous faisons partie des mammifères et, pour les mammifères, la survie de l’espèce dépend du lien d’attachement entre la mère et le petit. Quand on tombe sur des mères monstrueuses qui n’aiment pas leur enfant, on se dit que c’est contre nature et que ce n’est pas possible. On découvre aussi que cela affecte tous les milieux sociaux… Il y a ce biais d’avoir un déterminisme sociologique ou psychiatrique à toute tragédie humaine, mais je crois que le mal existe et qu’il n’y a pas toujours l’excuse de la pauvreté ou de la précarité intellectuelle. Au contraire, le fait d’être dans un milieu aisé intellectuellement, avec des livres, de l’instruction et des parents diplômés - mon père travaillait beaucoup et son salaire suffisait largement à nourrir une femme et de nombreux enfants - cela peut aussi enfermer dans le piège des apparences où, au nom du qu’en-dira-t-on, parce qu’il faut être une famille bien sous tous rapports, on va d’autant plus verrouiller la parole et enfermer l’enfant dans l’image. On explique que l’enfant a tout : il fait de la danse, du piano, il va dans des bonnes écoles, donc il n’y a pas de problèmes… On réduit l’être humain a des besoins strictement matériels et organiques, or nous sommes des mammifères et nos besoins vitaux sont aussi affectifs. Là-dessus, il y a une grande égalité sociale dans la haine, comme il y a une grande égalité sociale dans l’absence d’introspection. On entend souvent dans les procès qu’un père s’est comporté de telle manière, parce qu’il a vécu la même chose auprès de ses parents et qu’il l’a donc reproduit. Est-il possible de retrouver cela entre générations ? Le mimétisme est l’une des manifestations de l’attachement d’un enfant à ses parents. Donc, notre premier modèle laisse une empreinte très importante et, si l’enfant n’a pas une force de caractère ou d’autres figures sociales, par des enseignants, des grands-parents ou des tantes, il lui est difficile de penser qu’autre chose peut être bon. La psychothérapie, le fait de rencontrer des adultes bienveillants, le fait d’être capable de désidéaliser ses parents, sont des choses importantes. Il faut ouvrir l’héritage psychologique de la famille en triant le bon grain et l’ivraie. Donc, cette notion d’introspection fait la différence. Qu’est-ce qu’on m’a fait ? Qu’est-ce que cela m’a fait ? Que vais-je faire pour mes enfants ? La bonne nouvelle, c’est que l’on peut donner quelque chose que l’on n’a pas reçu, j’en suis persuadée, par mon métier et mon parcours. Il faut donner à son enfant les outils pour être bien dans sa peau et faire son chemin N’avons-nous pas en chacun de nous un côté Docteur Frankenstein, c’està-dire que l’on est déçu si la créature que l’on a conçue ne ressemble pas à son plan initial ? Oui, parce que l’on est déçu à la hauteur de ses attentes. Le bébé fantasmé, l’enfant rêvé quand la femme est enceinte, c’est un fantasme qui doit être conscientisé et élaboré parce que, sinon, l’enfant va être bombardé de projections parentales. Nous sommes tous des êtres de projection, on imagine quelque

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