La Baule+
la baule + Septembre 2021 // 21 fini de nous surprendre et que l’on ne peut pas le consi- dérer comme une matière répondant simplement à des réflexes inconscients. Cela dit, j’essaie de démon- trer que la science n’est pas la seule discipline acadé- mique qui nous parle de l’homme et de l’animal et, vouloir réduire cette diffé- rence à une seule question scientifique, c’est ne pas envisager l’homme dans la complexité de sa forme de vie. On sait que l’homme a une vie artistique et qu’il a la possibilité de transmettre des codes culturels et des ré- cits. L’âme humaine est com- plexe et l’existence des spiri- tualités nous montre à quel point l’intelligence humaine peut avoir une dimension proprement métaphysique. Tout cela nous montre bien que l’homme est certes un animal, il est probablement issu d’une évolution qui le fait partager des ancêtres communs avec d’autres ani- maux, mais il n’est pas qu’un animal. D’ailleurs, les philo- sophes disent que l’homme est un animal spirituel ou un animal politique. Chaque fois que l’on essaye de quali- fier l’animalité de l’homme, on l’extrait de l’animalité pour rappeler qu’il est plus qu’un animal. C’est peut- être l’un des torts de notre époque : fascinés que nous sommes par la capacité qu’a la biologie à mener des dé- couvertes exceptionnelles, nous pouvons être tentés d’abandonner à la biologie le monopole du discours sur ce que nous sommes. Je vais prendre un autre exemple, qui va nous éloi- gner de la question animale: depuis le début de la crise sanitaire, nous avons fait des choix politiques face à l’épi- démie qui menaçait notre pays, mais j’ai l’impression que nous avons privilégié automatiquement la survie biologique au détriment de toutes les autres formes de vie et que nous avons sa- crifié la vie culturelle, la vie politique, la vie familiale et tout ce qui constitue la vie humaine dans son humani- té. C’est l’un des signes que notre époque ne considère comme digne d’intérêt que la vie biologique, alors que cette vie n’épuise pas tout ce qu’est l’homme et tout ce qu’est capable le cœur de l’homme. En illustrant votre pen- sée, ce n’est pas parce que les animaux ont une certaine sensibili- té qu’il faut cautionner la dérive antispéciste qui, comme une sorte de «cancel culture », allègue que l’homme est animal et que l’ani- mal est homme, donc que tout le monde a les mêmes droits… Est-ce un résumé de cette phi- losophie qui amène cer- tains à dire qu’il vaut mieux faire des expé- riences scientifiques sur des humains handica- pés, plutôt que sur des animaux, et d’autres à carrément promouvoir la zoophilie ? La « cancel culture » vise, par certains aspects dic- tatoriaux, à éliminer du champ des opinions admis- sibles celles qui paraissent en dehors du droit chemin philosophique tracé par la modernité. L’antispécisme entretient une confusion entre les frontières de l’hu- manité et celles de l’anima- lité. Cette culture va jusqu’à dénier la légitimité de ces concepts. L’origine de la confusion de cette pensée vient toujours d’une philosophie du lan- gage : on peut parler d’une postmodernité philoso- phique à partir du moment où des auteurs, notamment Gilles Deleuze, ont remis en cause le langage en di- sant que le langage ne fait que désigner des choses que nos préjugés nous font considérer comme telles. Ainsi, nous avons construit de toutes pièces un monde qui ne ressemble pas néces- sairement au réel, mais qui ressemble tout entier à nos préjugés, donc à nos catégo- ries de domination. Le langage serait sexiste parce que le patriarcat aurait construit au cours des siècles précédents une société ma- chiste et le langage devrait être spéciste en discriminant les espèces animales des es- pèces humaines, car l’homme aurait utilisé la culture et la langue pour déprécier l’ani- mal et s’imposer comme seul maître à bord du vivant. Mais on peut décon- struire cette théorie en l’inversant… C’est ce que je fais dans le livre. Mais il faut considérer que le trait commun qu’il y a entre l’antispécisme et d’autres courants de la dé- construction, qu’il s’agisse de la déconstruction des frontières de sexe, des fron- tières entre les États ou les civilisations, ou tous les autres antagonismes que la postmodernité a décon- struits, cela suppose chaque fois de dénier aux concepts leur légitimité. Or, c’est ce que font les an- tispécistes en disant que le mot humain ne veut pas dire grand-chose. Ils utilisent des arguments scientifiques pour cela et aussi des argu- ments historiques, en disant que l’histoire de l’huma- nité n’est pas très digne et qu’au cours du siècle pré- cédent, l’humain a perpétré des massacres horribles et que son humanité n’est pas certaine, puisqu’une espèce qui a commis autant de gé- nocides n’est probablement pas une espèce supérieure aux autres. Donc, ils font feu de tout bois pour dénier à l’humanité sa prétention à se croire supérieure au reste du vivant. À la fin de cette attaque en règle contre l’humanité, on remplace une différence par une autre et ce ne sont plus les différences entre les es- pèces qui doivent prévaloir. La seule différence qui est sauvée par les antispécistes, c’est celle entre les indivi- dus qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas. Donc, vous pouvez manger une ca- rotte, parce qu’une carotte ne souffre pas, mais vous ne pouvez plus manger un cochon ou une vache parce que ce sont des animaux qui souffrent. Ce que je déplore dans cette révolution morale, c’est le fait de faire de la souffrance un critère absolu. Il me semble que l’évitement de la souffrance n’est pas suffi- sant pour fonder une théo- rie morale et que certaines souffrances sont inévitables, d’autres sont nécessaires, comme la douleur de l’en- fantement. Vous avez même des souf- frances qui subliment la vie humaine : je pense à celle du sacrifice volontaire, puisque l’on a assisté, lors des exterminations génoci- daires, à certaines formes de sacrifices héroïques qui montrent que l’homme peut se magnifier dans son humanité en choisissant la souffrance. Face à cela, en voulant éviter la souffrance pour soi et pour autrui, l’an- tispécisme appauvrit notre civilisation. (Suite page 22) Paul Sugy : « Il me semble que l’évitement de la souffrance n’est pas suffisant pour fonder une théorie morale.»
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