La Baule+
la baule + 20 // Septembre 2021 La Baule + : Il est délicat d’aborder un tel débat sans être caricaturé… Aussi, en guise d’in- troduction, il convient de bien préciser que lorsque l’on lit votre livre, vous n’êtes pas du tout un beauf qui mar- tèlerait que les animaux ne comptent pas et que l’on peut les maltraiter. Ce préambule est im- portant… Paul Sugy : Effectivement, ce n’est pas un manifeste en faveur de la cruauté à l’égard des animaux, loin de là ! D’ailleurs, je souligne à plu- sieurs titres la nécessité de se saisir, plus sérieusement encore que ce n’est déjà le cas, de la question du bien- être animal. Décréter que l’animal a des droits, cela signifie que c’est une personne juridique En résumé, contraire- ment aux antispécistes, on comprend que la condition de l’homme n’est pas celle de l’ani- mal et, parce que l’homme a un sens sur Terre, il doit bien trai- ter les animaux… Il y a deux façons de se sai- sir de la question animale : l’une qui me semble très ju- dicieuse et une autre qui est pernicieuse et dangereuse. Il s’agit, d’une part, de décréter que l’homme a une respon- sabilité à l’égard du vivant. Notre époque a tendance à réduire la conception qu’elle se fait de l’homme. Il y a dans l’homme une capacité à comprendre que son destin est lié au vivant et, par conséquent, il a une responsabilité vis-à-vis de lui-même car, respecter les Philosophie ► L’antispécisme contre les droits de l’homme ? Paul Sugy : « Je redoute la perte de nos dernières valeurs civilisationnelles qui ont structuré la pensée occidentale. » P aul Sugy signe l’un des livres évé- nements de cette année, puisqu’il ouvre le débat sur l’antispécisme. Un ouvrage « érudit et argumenté » selon l’hebdomadaire Le Point. Nouvelle mode depuis les années 2010 en France, l’antis- pécisme s’est imposé. Mais que veulent les militants antispécistes ? Nier l’homme? Demander repentance ? Si les antispé- cistes assurent que le fait de conférer des droits aux animaux n’implique pas d’en ôter de l’autre côté de la chaîne, c’est-à- dire à l’homme, Paul Sugy apporte une opinion inverse. Selon lui, « on ne peut pas faire évoluer notre regard sur l’animal, sans changer en profondeur le regard que l’on a sur l’homme ». Un bouleversement qui s’opérerait si l’on venait à reconnaître l’animal comme une personne. Né en 1996, Paul Sugy, ancien élève de l’École normale supérieure et diplômé de Sciences Po Paris, est actuellement journa- liste au Figaro. « L’extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes » de Paul Sugy est publié aux Éditions Tallandier. animaux, c’est une façon de se respecter soi-même, de la même façon que le combat écologique est utile et né- cessaire, puisque l’homme ne peut pas se passer de la nature et des écosystèmes. Peut-être que nous ne sommes pas à la hauteur de cette responsabilité quand on voit parfois certaines conditions effroyables dans lesquelles les animaux d’élevage, dans de grandes fermes industrielles, sont traités. L’autre approche, qui me paraît très dangereuse, c’est de partir de l’idée que les animaux auraient des droits. L’homme a des responsabi- lités et des devoirs, mais les animaux n’ont pas de droits, parce que décréter que l’ani- mal a des droits, cela signifie que c’est une personne juri- dique et l’on entre dans une conception philosophique de l’animal qui me paraît er- ronée. C’est très différent et cela mène à l’antispécisme. Ce courant sème une confusion absolue entre le statut de l’animal et le statut de l’homme Votre livre est-il une ré- ponse à trois ouvrages, celui d’Aymeric Caron « Antispécisme », celui de Peter Singer « La Li- bération animale » et « Zoopolis » ? Vous citez trois ouvrages qui ont une importance dif- férente. Je ne suis pas cer- tain que l’on puisse mettre l’ouvrage d’Aymeric Caron sur le même plan, parce qu’il fait un effort de vulga- risation des thèses antispé- cistes, en mettant à la portée du grand public français les idées qui ont été théorisées et propagées par les pères fondateurs du mouvement antispéciste. Il y a de nombreux auteurs aux États-Unis et en France. Il faut bien comprendre que la cause antispéciste s’ap- puie sur une littérature un peu ancienne, sur une cin- quantaine d’années, avec des ouvrages très documen- tés. Il y a une abondance de la production intellectuelle et universitaire autour de l’antispécisme. Je vous remercie de préciser que je n’arrive pas avec mes gros sabots pour défendre la consommation de viande et la chasse, car on ne peut pas aborder ce sujet à la légère, sans avoir fait l’effort de comprendre les raisonne- ments des auteurs antispé- cistes. J’essaye d’expliciter les thèses qu’ils défendent et de montrer la généalogie intellectuelle de ces thèses, car l’antispécisme est la ré- sultante de pensées plus an- ciennes, notamment l’utili- tarisme moral, le courant de la déconstruction dans les sciences sociales, et ce cou- rant sème une confusion ab- solue entre le statut de l’ani- mal et le statut de l’homme. Je pense que le projet an- tispéciste est extrêmement pervers car, sous couvert de défendre une approche morale meilleure et plus juste à l’égard du vivant, en réalité, il déprécie la valeur que nous accordons à la vie humaine et il attaque même très violemment la concep- tion que nous avons de l’hu- manisme : c’est-à-dire la royauté de l’homme au sein de l’univers. L’existence des spiritualités nous montre à quel point l’intelligence humaine peut avoir une dimension proprement métaphysique Tout n’est pas noir ou blanc entre l’homme qui pense et l’animal qui serait réduit à sa seule animalité : lorsqu’un chien gémit parce que sonmaître fait une crise cardiaque en pleine nuit, on découvre que le chien a de la peine…. Quand il court sur une plage pour attirer l’at- tention sur un enfant en train de se noyer, cela montre bien que les ani- maux ont une forme de conscience et d’huma- nisme… Vous avez raison de dire que par le passé, on a pu avoir une conception un peu trop réductrice de l’animal. Vous faites référence à une théorie qui a été proposée par Des- cartes à l’époque classique qui dénie à l’animal toute forme de vie consciente, car l’animal, chez Descartes, c’est quasiment un robot qui ne réagit que selon des boucles réflexes. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on sait aujourd’hui de l’extraor- dinaire intelligence animale et il existe plusieurs études scientifiques qui nous disent à quel point le comporte- ment animal peut contenir des dispositions à la vie col- lective, avec des comporte- ments quasiment politiques. L’intelligence animale ne cesse de nous surprendre, comme cette femelle gorille qui a pu apprendre la langue des signes et qui pouvait avoir une communication subtile et complexe avec les humains. Toutes ces dé- couvertes nous font com- prendre que l’animal n’a pas
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