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la baule + 22 // Septembre 2021 La citoyenneté serait partagée par les humains et les animaux En quoi la poussée extrême de ce rai- sonnement peut-elle constituer une menace de disparition pour l’homme, puisque votre livre s’intitule « L’ex- tinction de l’homme » ? Il s’agit d’une auto-sup- pression intellectuelle : l’homme veut renoncer à se penser lui-même en tant qu’homme. Mais ce n’est pas nouveau. Je cite des extraits de Pierre Manent, qui a écrit « La Cité de l’homme», un livre extraordinaire dans lequel il montre bien que la question de l’homme a été de plus en plus délaissée par notre époque, peut-être parce que l’on pensait que c’était une question évi- dente. Aujourd’hui, les hommes sont bien en peine de quali- fier ce qui les spécifie : « Le nom de l’homme règne sur l’humanité présente avec une autorité écrasante, mais jamais peut-être ce nom n’a été aussi peu ex- ploré ». Face au mystère de ce que représente l’homme, c’est une énigme qu’il est nécessaire d’essayer de ré- soudre tout au long de sa vie. Mais nous préférons renon- cer à nous poser cette ques- tion et renoncer à nous spé- cifier en tant qu’hommes, puisque nous préférons retenir ce qui nous rap- proche de l’animal. C’est très commode, puisque cela permet d’éteindre un certain nombre de doutes métaphy- siques car l’antispécisme finit par dire que nous pou- vons imaginer une société politique dans laquelle la citoyenneté serait partagée par les humains et les ani- maux. À ce moment-là, on a achevé de gommer la frontière entre l’humain et l’animal, donc on a achevé l’extinction hu- maine au plan intellectuel, en supprimant la référence à l’humanité. On parle encore aujourd’hui des droits de l’homme, c’est ce qui rend la question de l’identité de l’homme ex- trêmement importante, mais si vous supprimez l’homme, vous supprimez les droits de l’homme. Cela veut dire qu’il y aura de nouvelles formes de droits. Dans «Zoopolis », on pré- conise des droits plus inclu- sifs, avec plus d’individus, puisqu’il faudra partager tous les droits avec les ani- maux domestiques, mais ce ne seront plus des droits spécifiquement humains, donc on aura appauvri l’idée que l’on se fait de nous-mêmes. En ce sens, il s’agit d’une extinction pré- occupante et mon titre ne me paraît pas exagéré. Il n’y a plus de raisons de préférer la vie d’un être humain à celle d’un animal Les antispécistes vont même jusqu’à lutter contre la prédation au sein du monde ani- mal en demandant aux animaux de ne pas se manger entre eux et en proposant que les lions deviennent végans… C’est effectivement un projet qui est évoqué par certains militants, mais je voudrais revenir sur les risques que représente l’antispécisme pour l’homme. Face à des questions aussi pénibles que celles que nous évoquons, il peut être assez confortable d’éviter de se les poser, tant que cela ne change pas notre vie... Mais je vais vous expliquer en quoi la prise en compte des animaux va finir par vous pourrir la vie, en tout cas amoindrir votre confort: du moment où vous décré- tez - c’est ce qui est contenu dans le projet antispéciste - que les intérêts des animaux doivent être pris à égalité avec les vôtres, il n’y a plus de raisons de préférer la vie d’un être humain à celle d’un animal. Cela veut dire que tout ce que l’État a dé- ployé pour protéger la per- sonne, du système de santé au système de Sécurité so- ciale, jusqu’aux moyens de sécurité civile et de police, qui garantissent la lutte contre les dangers, doit être déployé à l’identique pour sauver les animaux. Nous allons devoir partager de plus en plus les conditions de confort matériel que nous avons construites pour notre propre bien-être. Vous pouvez penser que ce projet est souhaitable, vous pouvez adhérer moralement à cette ambition révolution- naire, mais vous ne pou- vez pas me faire croire que cela n’aura pas d’incidences sur le confort des êtres hu- mains et sur les formes de vie que nous nous sommes construites… Certains habitants demandent que l’on arrête de faire tirer des calèches par des chevaux, parce qu’il s’agit d’une forme d’esclavage Jusqu’à nouvel ordre, les animaux ne vont pas cotiser à l’URSSAF… C’est tout le problème ! Vous soulevez un vrai problème : les hommes peuvent créer de la richesse, mais les antis- pécistes nous expliquent que si l’on exploite le travail d’un animal pour obtenir une création de richesse, on le réduit à l’esclavage puisque l’on n’est pas certain d’avoir son consentement. Par conséquent, non seule- ment ils ne veulent plus que l’on tue les animaux dans les abattoirs, mais ils ne veulent plus non plus que l’on fasse tirer des calèches par des chevaux, ou que l’on demande aux abeilles de faire du miel. J’ai déjà vu circuler des pétitions dans des villages où certains habitants demandent que l’on arrête de faire tirer des calèches par des chevaux, parce qu’il s’agit d’une forme d’esclavage. On a l’impression que l’on est en plein délire, mais ces consi- dérations sont étudiées très sérieusement par des mili- tants antispécistes qui sont convaincus qu’ils sont en train d’inventer les formes de vie politiques du monde de demain. C’est une révolution qui se prépare avec des gens extrêmement sérieux Il y a aussi des juristes de premier plan… Ce sont des juristes émi- nents, qui travaillent avec des parlementaires qui s’acharnent pour transcrire en droit les principes phi- losophiques que nous évo- quons. C’est une révolution qui se prépare avec des gens extrêmement sérieux. Ce ne sont pas des plaisantins... Il y a des parallèles assez évidents avec la pensée marxiste Au nom de cette égalité, il y aura logiquement une inégalité qui va se créer au détriment de l’homme : est-ce pour cette raison que vous faites un parallèle avec le marxisme ? Je ne suis pas certain d’une inégalité au préjudice de l’être humain, mais on construit une idéologie qui, sous couvert de lutte pour l’égalité et contre les domi- nations, finit par produire des situations qui ne sont pas nécessairement plus justes que celles que nous connaissons aujourd’hui et qui seront dégradantes pour l’homme. C’est certain, il y a des parallèles assez évidents avec la pensée marxiste. Vous savez bien que le marxisme a été dévoyé et Karl Marx se retournerait dans sa tombe en voyant le nombre de personnes qui se réclament de sa pensée, alors qu’ils en ont travesti tous les principes ! Certains ont voulu y voir le schéma de domination qui opposait les hommes aux femmes, d’autres celui qui opposait les étrangers aux natio- naux... Peu importe, certains, au- jourd’hui, y voient le sché- ma qui a défini pendant des siècles les rapports entre les animaux et les humains. L’ennui de ce dévoiement du marxisme, c’est qu’il n’a aucune limite dans cette lutte perpétuelle pour l’éga- lité et que l’on ne peut pas promouvoir l’égalité indé- finiment sans devoir entrer dans un combat, si ce n’est violent, du moins extrême- ment contraignant. Je vais prendre un exemple concret. Le Parlement vient de débattre d’un texte qui entend supprimer la pro- duction de fourrures sur le sol français, faire fermer les parcs aquatiques qui montrent des cétacés en pu- blic et interdire aux profes- sionnels du cirque de mon- trer des animaux sauvages. On s’en prend à une liberté qui a une valeur constitu- tionnelle en France : c’est la liberté d’entreprendre. Il est légitime de restreindre cette liberté au nom d’autres principes constitutionnels et vous ne pouvez pas faire tout et n’importe quoi au nom de la liberté d’entreprendre. C’est ainsi que l’on a inter- dit le lancer de nains, parce que c’est dégradant pour la dignité humaine, et les juges français ont estimé qu’il n’était pas admissible de lancer des nains au nom de la liberté d’entreprendre. Mais on fait valoir mainte- nant le bien-être des ani- maux comme un principe suffisant pour restreindre à nouveau la liberté d’entre- prendre. Or, quand je vous parle du bien-être, il ne s’agit pas de l’évitement de la souffrance. Les animaux qui vivent à Marineland vivent en meil- leure santé qu’à l’état sau- vage, parce qu’ils sont soi- gnés, nourris et choyés. Cela signifie que la considération n’est pas celle du bien-être animal, mais celle de la di- gnité animale, à travers l’exposition des animaux marins dans un aquarium. On est dans un tout autre registre. On s’intéresse au bonheur, on s’intéresse à la dignité de la vie animale, mais ce n’est pas la même chose que de vouloir mettre des mesures en place pour que les animaux soient bien traités. On est en train de prendre des mesures liberticides au nom de principes mal établis qui reposent sur des confu- sions philosophiques et sur des débats que l’on n’a pas tranchés. Par exemple, le droit français n’accorde pas de droits aux animaux et les animaux n’ont pas de per- sonnalité juridique à l’heure actuelle. D’autres formes de combats militants sont en cours pour restreindre la liberté de la chasse et dans d’autres domaines, comme l’agroalimentaire ou le tex- tile. N’est-ce pas un discours propre à l’Occident ? Je vous invite à tenir un exposé antispéciste dans les rues de Dakar, de Bamako, de Casa- blanca, d’Alger ou du Caire pour voir com- ment vous allez être ac- cueilli… Il existe des sociétés exo- tiques qui sont végéta- riennes depuis bien plus longtemps : je pense notam- ment au monde hindou… Suite de l’entretien avec Paul Sugy : « On est en train de prendre des mesures liberticides au nom de principes mal établis qui reposent sur des confusions philosophiques. »

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