La Baule+
la baule + Octobre 2021 // 19 un GPS, des cartes mé- téo, alors qu’à l’époque tout cela n’existait pas… Aujourd’hui, on navigue de façon sûre. Mais quand on pense aux Vikings qui effec- tuaient leur traversée entre la Norvège, l’Islande ou le Groenland, avec toutes les colonisations qui se sont faites, il est évident que pour dix bateaux qui arrivaient, trois ou quatre faisaient nau- frage en route. Aujourd’hui, on est dans la sécurité abso- lue et l’on oublie que la mer est un élément dangereux. Des plaisanciers qui ont été éduqués dans une société de la sécurité absolue Beaucoup de plaisan- ciers oublient cela chaque été… Dans la navigation de plai- sance, on est dans une pra- tique assez cocasse, avec des plaisanciers qui ont été éduqués dans une société de la sécurité absolue et qui ne veulent pas comprendre un seul instant que, quand ils vont sur l’eau, ils sont sous leur propre responsabilité et leurs propres compétences. C’est pourquoi la SNSM a toujours de gros soucis, avec beaucoup de monde à aller chercher, ce qui n’est pas tout à fait normal… Si les nouveaux plaisanciers avaient conscience de tout ce qu’ils vont connaître en mer, comme avoir le mal de mer, avoir froid, avoir peur, avoir de grosses tensions entre les personnes à bord, ils se gar- deraient bien d’acheter un bateau ! Chaque été, dans nos offices de tourisme, il y a toujours des gens sur- pris par le phénomène des marées... À l’inverse, la première fois que j’ai navigué en Médi- terranée, je me suis trouvé tout à fait perdu dans cette mer immobile ! Mais, pour quelqu’un qui n’a jamais vu la marée, c’est quand même un truc de dingue que de voir cette mer qui s’en va et qui revient à l’heure an- noncée... Le gonflement de l’océan aboutit à ce phéno- mène. C’est une onde qui se déplace et il faut bien com- prendre que ce phénomène est généré par l’attraction des astres sur la surface de l’océan. Cela fait partie des choses qui sont encore assez mystérieuses à intégrer. Vous avez beaucoup tra- vaillé sur les questions environnementales : certains craignent une disparition du Gulf Stream qui nous pro- tège. Qu’en est-il ? La menace est très sérieuse et l’on commence déjà à la vérifier. Ce courant chaud qui naît dans le Golfe du Mexique arrive jusqu’en Norvège et c’est pour cette raison qu’il n’y a jamais de banquise devant la Nor- vège. Actuellement, le Gulf Stream arrive dans le grand sud du Groenland, il plonge dans les grandes profon- deurs et il ressort complète- ment dans l’hémisphère sud pour relancer une grande boucle. C’est cette circula- tion océanique qui condi- tionne une tempérance des climats. Aujourd’hui, la dif- férence des températures entre mers froides et mers chaudes baisse. Le Groen- land est en train de fondre et nous avons une masse d’eau douce qui tombe sur l’At- lantique Nord, qui vient à la rencontre du Gulf Stream et qui constitue une barrière l’empêchant de remonter. Paradoxalement, le réchauf- fement climatique pourrait aboutir à un climat plus rude. L’évolution climatique n’est jamais linéaire, avec régulièrement des chutes très violentes et des remon- tées très violentes. C’est la logique de l’évolution du climat. Si le Gulf Stream n’arrive plus à notre lati- tude pour réchauffer l’eau, le réchauffement climatique n’aboutira certainement pas à une hausse de la tem- pérature de la mer, bien au contraire. La Baule sera déjà recouverte par la mer, puisque le réchauffement climatique entraîne une hausse du niveau des océans... Cela signifie que l’eau ne sera plus à 19° en août à La Baule, mais qu’elle sera beaucoup plus fraîche… Oui, mais lorsque nous en serons arrivés là, La Baule sera déjà recouverte par la mer, puisque le réchauffe- ment climatique entraîne une hausse du niveau des océans... Ce qui est arrivé à New York récemment, avec des pluies torrentielles, va s’accélérer et cela va concer- ner toutes les villes de bord de mer. Revenons à l’histoire de la mer : les Vikings ont-ils traversé l’Atlan- tique avant Magellan et Christophe Colomb ? Il est difficile de comparer la traversée de l’Atlantique Nord et la traversée de l’At- lantique entre le Portugal et les Antilles. La différence de distance est considérable. Les Vikings disposaient de bateaux exceptionnellement marins, très fatigants à me- ner et très inconfortables, mais qui permettaient de véritables navigations dans des mers fortes. Je ne di- rai pas la même chose des bateaux de Christophe Co- lomb, qui ont quand même fait la traversée à plusieurs reprises. Il est délicat de répondre à cette question, mais je pense, au fond de moi-même, qu’il était plus simple pour les Vikings de traverser l’Atlantique Nord que, pour Christophe Co- lomb, de traverser l’Atlan- tique central. Évoquons maintenant les femmes et la mer: c’est en 1343 que le premier marin est une femme… Vous évoquez Jeanne de Clisson, mais son histoire est fort peu documentée et on a beaucoup de mal à savoir ce qui relève de la vérité historique et ce qui relève de la tradition popu- laire. Jeanne de Clisson veut venger son mari, condamné injustement à mort par le roi de France. Elle arme des navires, devient pirate et attaque les bateaux du roi de France. Historiquement, cette histoire pose un certain nombre de problèmes, mais peu importe, on a cette his- toire de femme pirate... En réalité, le seul cas historique de femme qui ait beaucoup navigué, c’est Jeanne Barret, qui monte de façon clan- destine dans les navires de l’exposition de Bougainville, déguisée en homme, et elle fait le tour du monde en se faisant passer pour le valet du botaniste de l’expédition. En revanche, c’est une his- toire totalement vraie. Les hommes ont toujours refusé les femmes à bord Les femmes ont eu très peu de place dans l’his- toire maritime… Les hommes ont toujours refusé les femmes à bord. On a dit pendant longtemps que cela portait malheur. On a aussi évoqué les ques- tions de promiscuité... Mais après tout, dans les cara- vanes du désert, il y avait des hommes et des femmes. C’est sans doute en raison du côté presque divin de la mer que nos civilisations ont jugé que la femme n’y avait pas sa place. Regar- dez, lorsque Florence Ar- thaud a gagné sa première Transat, le tollé que cela a suscité chez les hommes, qui expliquaient que ce n’était pas possible, que ce n’était pas juste et qu’elle avait sans doute un bateau qui était meilleur que les autres… On a aussi eu Ellen MacArthur, une toute petite femme qui a montré qu’elle pouvait faire mieux que les grands costauds… Finale- ment, c’est tout récent. Il y a un chapitre pas- sionnant sur la mer libre du pôle, c’est-à- dire le sommet de la Terre… Au XVIIIe siècle, les plus grands scientifiques étaient d’accord sur cette théorie, qui n’est pas absurde et qui aurait d’ailleurs tendance à se vérifier aujourd’hui avec la disparition de la banquise. L’idée était la suivante: tout en haut de la planète, en été, il ne fait jamais nuit, le soleil brille tout le temps. Par conséquent, il peut faire fondre la glace. Ensuite, la glace qu’il y a sur la banquise empêche la navigation. Mais si l’on passe au-delà de la banquise, on tombe sur une mer libre de glace, que l’on appelle la mer libre du pôle. Et si l’on veut se rendre en Chine directement, il suffit de passer la barrière de glace, de traverser cette mer où il n’y a pas le moindre iceberg et de retrouver un passage pour arriver en Chine. C’est facile à dire, mais dans la réalité il y a eu un certain nombre de naufrages. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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