La Baule+
la baule + Octobre 2021 // 15 du personnage à détester. On fabrique une sorte de diable que l’on peut haïr innocemment. On est dans la haine innocente, c’est la haine en parfaite bonne conscience. Souvenez-vous de Joseph de Maistre qui parle du soldat dans les soi- rées de Saint-Pétersbourg. Le soldat a le droit, dans une circonstance particu- lière, de faire ce qui est in- terdit tout le temps ailleurs: un carnage. Il tue, mais il est en même temps inno- centé du fait de tuer. C’est le paradoxe du soldat. Plus généralement, dans la vie sociale, nous avons besoin de haïr, mais nous avons aussi besoin de nous sentir innocents de cette haine. Lorsque les réseaux sociaux et les médias fabriquent des figures à haïr, toute la so- ciété se libère. Comme c’est le méchant que l’on nous a montré, nous sommes inno- cents de cette passion mau- vaise. Le propre d’une opi- nion publique, c’est un sentiment stable dans la durée, mais comme les réseaux sociaux ne s’inscrivent pas dans la continuité, on est aussi dans la mort de l’opi- nion publique… Je croyais aussi, il y a une quinzaine d’années, que les réseaux sociaux seraient très utiles pour la formation de l’opinion publique, mais on voit que c’est le contraire. L’opinion publique dispa- raît. L’opinion publique nécessite une formation ap- profondie de la lecture et la vérification des faits, or ce n’est pas compatible avec l’instantanéité des réseaux sociaux. L’espoir de voir les réseaux sociaux vivifier le débat en rendant plus forte l’opinion publique, c’était finalement une illusion... Du coup, je fais référence à Emmanuel Kant, à la fin du XVIIIe siècle, expliquant les Lumières. C’est d’abord un public qui lit. C’est d’ail- leurs le moment où l’opinion publique se forme pour la première fois dans l’histoire, parce qu’il y a un public qui lit. Sur Twitter, ce n’est pas un public qui lit… Il faut considérer les réseaux sociaux comme le café du commerce Ce sont des gens qui sautent comme des cabris sur chaque fait d’actualité… Oui, en suivant la foule comme des moutons. Et la foule, c’est justement le contraire de l’opinion pu- blique. Il m’arrive de réagir très vite aussi, en le regret- tant après... Il faut consi- dérer les réseaux sociaux comme le café du commerce d’autrefois, où l’on racontait n’importe quoi à n’importe qui. (Suite page 16) Robert Redeker : « Comme c’est le méchant que l’on nous a montré, nous sommes innocents de cette passion mauvaise. »
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