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la baule + 14 // Octobre 2021 Philosophie ► Comment les réseaux sociaux projettent les hommes dans une ère nouvelle La Baule + : Dans le Livre d’Isaïe, le Lé- viathan est un animal sous-marin géant qui se révolte contre son créateur. Pourquoi uti- lisez-vous une telle ana- logie pour traiter de la question des réseaux sociaux ? Robert Redeker : C’est l’animal qui avale tous ceux qui passent à sa portée. Le monstre Léviathan est l’en- nemi des hommes. Il est in- humain et cette idée biblique du Léviathan devient dans la philosophie européenne un mythe politique avec Tho- mas Hobbes au XVIIe siècle. Il y a une inversion de la valeur de ce mythe puisque le Léviathan, chez Hobbes, c’est l’État qui avale tous les êtres humains, mais en leur permettant de s’humaniser: c’est-à-dire en mettant fin à l’inhumanité, la guerre de tous contre tous. Hobbes re- prend cette célèbre formule considérant que l’homme est un loup pour l’homme à l’état de nature et, quand il est dans ce Léviathan qu’est l’État, quand il est avalé par l’État, il peut devenir vérita- blement un homme. Donc, il y a un contraste entre le mythe biblique du Léviathan et le mythe philosophique, qui est à la base de la poli- tique moderne. Je n’ai pas voulu choisir entre l’un et l’autre, parce que les deux sont vrais. L’État se montre parfois inhumain, mais il y a aussi de l’humanité dans le mythe biblique. Nous avons aujourd’hui deux forces en rivalité avec les GAFAM qui sont très ambitieux et qui es- sayent de se substituer aux États, comme on l’a vu aux Robert Redeker : « Les réseaux sociaux sont des dispositifs de vitesse et d’annulation du temps. » R obert Redeker est agrégé de philosophie, il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits jusqu’au Mexique et en Colombie. Il collabore à de nombreuses revues et journaux. Robert Redeker a été l’un des premiers intellectuels à être menacé de mort par les islamistes et il est toujours contraint de vivre sous protection policière. Dans son dernier ouvrage, « Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans », il analyse les conséquences politiques, culturelles, anthropologiques et métaphy- siques d’une réalité qui projette les hommes dans une ère nouvelle, celle des réseaux sociaux. L’auteur ausculte également les idéologies qui accompagnent les réseaux sociaux dans cette guerre, en particulier le mythe de la nature. Œuvre de philosophe, ce livre sans équivalent propose au public les analyses et les concepts pour comprendre et critiquer l’univers des réseaux sociaux, ainsi que pour leur résister. « Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans » de Ro- bert Redeker est publié aux Éditions du Rocher. États-Unis où le président du plus puissant État du monde a dû plier le genou devant les GAFAM. Je me suis dit que l’univers numé- rique et les réseaux sociaux ont envie d’être les nouveaux Léviathans, c’est-à-dire à la fois monstrueux et protec- teurs. Ils avalent tout, mais vous connaissez aussi le mo- ralisme qui accompagne le discours de Facebook ou de Twitter. C’est un moralisme tout à fait hypocrite parce que derrière cet humanisme, il y a un univers terrifiant, c’est la compétition pour la puissance politique, mais aussi pour la puissance fi- nancière. Une dizaine de personnes, à travers Twitter ou Facebook, ont une influence disproportionnée par rapport à leur puissance réelle Cette influence in- croyable des réseaux sociaux n’est-elle pas déjà un peu dépassée ? De plus en plus de gens se rendent compte que ces réseaux n’ont pas une grande utilité et cette drogue consistant à étaler et partager sa vie privée devient ridi- cule et ringarde... Tous ceux qui font une cure d’abstinence hors des réseaux sociaux s’en portent très bien… Effectivement, malgré les réticences de plus en plus nombreuses, on s’aperçoit que la puissance de Twitter, bien plus que Facebook, a une influence sur la vie poli- tique et culturelle en faisant la promotion de certaines idées, parfois très minori- taires, mais qui ont des ef- fets comme si elles étaient majoritaires. Il y a aussi cette puissance de censure. Il suffit qu’une dizaine de personnes disent sur Twitter que ce que vous avez fait re- lève de je ne sais quel crime contre le wokisme, pour que tout le monde commence à vous regarder de travers, alors que c’est une parfaite illusion d’optique. Cela si- gnifie qu’une dizaine de per- sonnes, à travers Twitter ou Facebook, ont une influence disproportionnée par rap- port à leur puissance réelle. Facebook a aujourd’hui moins de puissance Vous avez raison en ce qui concerne Twitter, tandis que Facebook apparaît maintenant comme un outil de plus en plus démodé… C’est exact. Mais pourquoi cette puissance de groupus- cules à travers Twitter ? Du côté de ceux qui reçoivent les messages, du côté des médias et des politiciens, on est dans le mythe Twitter et on tremble devant le risque qu’il y ait une campagne contre une idée ou contre vous. Cela fonctionne de cette manière parce qu’il y a, dans une certaine partie de la population, un mythe Twitter. Nous évoquions le mythe biblique du Lévia- than, nous sommes en ef- fet en plein dans le mythe. C’est ce qui explique cette puissance disproportionnée. Je concède que Facebook a aujourd’hui moins de puis- sance et c’est peut-être lié au fait que sur Facebook vous avez un peu plus de place pour développer ce que vous avez à dire. Sur Twitter, il faut être catégorique, la finesse et la nuance sont im- possibles, puisqu’il faut dire ce que l’on a à dire en trois lignes. Donc, c’est simpliste et cela incite à la violence en raison de la brièveté obliga- toire du propos. Il y a la brièveté du pro- posetaussi lerapportau temps dans le contexte d’un événement et son oubli rapide. Depuis ses origines, la philo- sophie indique qu’être libre et sage consiste à ne pas se soumettre à l’émotion. Or, quand un fait d’actualité se pro- duit, on condamne sans même ouvrir le dossier. En quelques secondes, on délimite le camp du bien et le camp du mal, alors que lorsque l’on travaille sur un temps long, force est de constater que le bien n’est pas totalement le bien et que le mal n’est pas totalement le mal… Prenons l’exemple de la couverture média- tique du décès de Jean- Paul Belmondo : tout le monde en a parlé pen- dant trois jours et il ne s’agissait plus que de cela. Mais on sait que ce ne sera plus le cas dans quelques semaines… Il aurait fallu en faire moins, mais veiller à ce que dans la culture générale cinématogra- phique, son nom soit connu des jeunes au cours des prochaines décennies… Les gens de moins de 35 ans ne connaissent pas Jean- Paul Belmondo. Je ne veux pas être méchant, mais j’ai trouvé excessif l’hommage à Jean-Paul Belmondo, que j’aime beaucoup, mais ce n’est pas non plus l’acteur français du siècle. Alain De- lon restera dans l’histoire du cinéma pour toujours. Vous avez raison, dans trois ans, Belmondo aura été oublié, d’ailleurs il est déjà oublié par les trentenaires. Les réseaux sociaux sont des dispositifs de vitesse et d’annulation du temps. Dans ce contexte, vous avez aussi l’annulation de la conservation de la mémoire du passé dans l’avenir. Ce sont à la fois des dispositifs qui mettent en avant, donc qui semblent promouvoir, mais qui, en même temps, effacent tout cela dans le temps. Les médias et les po- liticiens sont à la remorque de Twitter et l’un des élé- ments de la crise du journa- lisme et de la crise politique, c’est de ne plus être capable d’avoir la mesure du temps long. Certains journalistes et certains politiques, pas tous évidemment, sont à la remorque des réseaux so- ciaux. Ils parlent d’un su- jet et, dans deux jours, ce sera autre chose. Lorsque Donald Trump était pré- sident des États-Unis, il ne se passait pas deux jours sans que l’on évoque ses tweets. Cela a aussi servi à fabriquer la figure de la haine. Je n’ai pas de sym- pathie particulière pour Donald Trump, mais j’ai été fasciné par cette fabrique

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