La Baule+
24 // Octobre 2020 Histoire ➤ L’historien raconte l’histoire des foires d’Escoublac depuis 1441 Bernard Bertho : « Ce n’était pas le petit peuple qui venait acheter, mais surtout les gens aisés du quartier, qui recherchaient des choses originales. » B ernard Bertho vient de publier un livre qui va passionner tous ceux qui s’intéressent à l’histoire. Il y évoque les foires qui se déroulaient à Escoublac chaque 13 de May depuis 1441. On apprend qu’il existait déjà une police des foires pour assurer la sécurité des marchands et des visiteurs, ainsi que des règles d’hygiène très strictes, comme l’interdiction de laisser divaguer les chiens entre 6 heures et 21 heures, ou celle de toucher la viande, puisque l’on devait montrer avec un bâton le morceau que l’on voulait acheter. « 13 de May » de Bernard Bertho est pu- blié aux Éditions Patrimoine de La Baule La Baule + : Votre livre s’intitule « 13 de May » et vous précisez que c’est ainsi qu’on l’écrivait au Moyen Âge en Bretagne. Vous racontez six siècles de foires à Escoublac : pourquoi cet intérêt particulier ? Bernard Bertho : Quand j’ai écrit mon livre sur l’évêque Bernard d’Escoublac, j’avais été aidé par le baron Armel de Wismes, qui était le vice-pré- sident de l’Académie de Bre- tagne et des Pays de la Loire, et qui m’avait reçu dans sa maison, face à la cathédrale de Nantes. Il m’a fait voir un document, que je reproduis, qui était la concession des foires à Escoublac. Ce docu- ment date de 1441 ! À l’époque, Escoublac dépendait du royaume de Bretagne et le roi de Bretagne, Jean V, ac- cordait le droit de faire des foires aux seigneurs de chaque lieu. Le seigneur d’Escoublac était Pierre de l'Hôpital, qui était le sénéchal de Bretagne à Rennes, c’est-à-dire celui qui avait l’exploitation de toutes les propriétés du roi. Il était également juge universel pour la Bretagne, c’est-à-dire qu’il était le juge de toutes les grandes causes qui se dérou- laient en Bretagne. C’est no- tamment lui qui a présidé le tribunal lorsque Gilles de Rais a été condamné à mort. En découvrant cela, j’ai été étonné que le seigneur d’Es- coublac ait été d’une telle qua- lité et, selon les archives, il ve- nait seulement quatre à cinq fois par an à Escoublac. Dans le document, il est précisé que les biens et les marchandises seront sous protection et que tous ceux qui commet- tront des infractions se- ront réprimandés… C’est aussi la découverte d’une police des foires. Il y avait une police qui allait de foire en foire, de Guérande à Donges, en passant par Escoublac et Le Croisic. Je rappelle que ce document date de 1441. Les commerçants venaient d’ail- leurs, parce qu’il faut faire une différence entre la foire et le marché, puisqu’il y avait un marché qui se déroulait tous les 15 jours à Escoublac et il était spécialisé dans les porcs. À l’époque, c’étaient surtout des échanges, une poule contre des sabots, par exem- ple. Il y avait peu de circula- tion d’argent, alors qu’il y avait pas mal de circulation d’argent au moment des foires. Ce n’était pas le petit peuple qui venait acheter, mais surtout les gens aisés du quartier, qui recherchaient des choses originales, notam- ment des tissus chez les dra- piers. Ces drapiers venaient de Champagne ou de Nor- mandie. Les gens qui venaient vendre à la foire restaient à peu près une semaine à Es- coublac. C’était relativement court puisque, déjà, pour venir de Normandie, ils devaient mettre au moins une semaine… Tout à fait et certains pas- saient leur vie en tournant dans toute la France à travers une trentaine de foires. Évi- demment, ils payaient un droit de foire, qui revenait au seigneur Pierre de L’Hôpital. Finalement, l’organisa- tion était presque simi- laire à celle que nous connaissons au- jourd’hui… C’est ce qui est extraordinaire. Or, cette foire a duré jusqu’en 1924, semble-t-il. Ces foires ont-elles évo- lué en fonction de l’air du temps ? Oui. Il y a un point qui m’a as- sez troublé et je fais référence à Sisyphe, qui avait été puni par Zeus à toujours monter le rocher car, en découvrant cer- tains documents, j’ai senti la malédiction des Escoublacais par rapport au sable : ils étaient toujours en train de re- tirer le sable en pensant que c’était une punition de Dieu, comme Dieu avait puni Si- syphe... Je me suis demandé si ces gens pouvaient être heu- reux en ayant en permanence cette chose impossible à faire, à savoir enlever le sable tous les jours. Mais, au moment des foires, ils oubliaient ce traumatisme permanent. Les foires étaient aussi des moments de fête, avec des animations et des montreurs d’ours… J’ai retrouvé des foires assez particulières, avec un mon- treur d’ours, et on est aussi surpris de découvrir l’impli- cation du religieux puisque le curé ne voulait pas trop que les gens regardent l’ours, parce qu’il devait être malé- fique, c’était le diable... On re- trouve toujours cette opposi- tion entre le pouvoir du religieux et le pouvoir tempo- rel du seigneur. Alors, pour- quoi le 13 de May ? Pierre de L’Hôpital a choisi ce jour qui était celui de la Saint Servais, également celui de la fête d’Escoublac : donc, il y avait ce mélange avec le religieux. Mais à l’époque, c’était quelque chose de logique. Au fur et à mesure, on s’est aperçu que le religieux s’est progressivement éloigné du temporel. Autre découverte : au moment de la foire, il était interdit de faire du feu et de laisser divaguer les chiens entre six heures du matin et neuf heures du soir…
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