La Baule+
Octobre 2020 // 13 pour une raison assénée avec la dernière vigueur, tant dans le Malleus que dans les nom- breux autres opuscules de dé- monologie et dans les prêches: « Toutes ces choses (la sorcellerie) proviennent de la passion charnelle qui est en la femme insatiable. » . Du fait de cette passion char- nelle décrétée insatiable, la femme serait donc la proie fa- cile du diable à qui, de son plein gré, elle se livrerait sexuellement, prenant son plaisir sous l’étreinte de dé- mons incubes ou avec Satan lui-même lors des orgies du sabbat. Elle s’abandonne à lui de corps, d’esprit et de cœur, se faisant sa servante-maî- tresse, et c’est par elle qu’il répand le Mal sur Terre. « Sa nature la fait sorcière » énonce l’Inquisiteur, péremp- toire. Ainsi, bien plus que d’être coupable de prétendus fait de sorcellerie, la femme est coupable d’être femme. Pourtant, nous sommes alors dans des époques « éclairées », c’est-à-dire au temps de Montaigne, par exemple… Bien sûr. La chasse aux sor- cières sévit alors que les Erasme, les Pic de la Miran- dole, les Copernic, les Mon- taigne, les Rabelais, les Des- cartes, les Hobbes, etc. ouvrent des voies nouvelles de la connaissance, que l’on se lance à la découverte de territoires nouveaux et que l’on émet des théories cosmo- logiques révolutionnaires. Pourtant, on continue obses- sionnellement à chercher la présence du diable dans les poils pubiens de gamines ou de vieilles femmes ! Et les procès sont conduits par des hommes lettrés, parfois l’élite intellectuelle de leur temps. Un Jean Bodin, par exemple, inspirateur de Hobbes et Locke, voit ses remarquables travaux de science politique enseignés à Cambridge. Son ouvrage « Les six livres de la République » traitant de la souveraineté et sa théorie quantitative de la monnaie font autorité dans l’Europe entière. Or, dans le même temps, il juge et condamne au bûcher des femmes dont il est persuadé qu’elles se ren- dent de nuit au sabbat à tra- vers les airs à califourchon sur un manche à balai ! C’est ce à quoi l'on assiste dans une des affaires de sorcellerie et de possession que je raconte en seconde partie de mon livre. Bien sûr, des voix s’élè- vent pour dénoncer l’ineptie de ces croyances. Mais on ne les entend pas. Dès le IVe siècle, Gratien, dans ses Dé- crétales, impute aux songes que l’on fait tout naturelle- ment en dormant les mani- festations telles que le trans- port dans les airs. Au Xème siècle, Réginon de Prüm, abbé de Saint-Martin, lui em- boîte le pas. Puis, après bien d’autres, viendra le jésuite Friedrich Spee von Langen- feld qui, en 1631, livre cette formule frappée au coin du bon sens : « Si nous n’avons pas tous avoué être sorciers, c’est que nous n’avons pas été tous torturés.» Il parlait d’ex- périence, affirmant « avoir accompagné à la mort plus de deux cents innocentes. » Chez nous, en France, il fau- dra attendre la clairvoyance et l’autorité du grand Colbert pour mettre fin à ces folies. En 1672, il prend un arrêté interdisant aux tribunaux d’instruire toute affaire de sorcellerie. Cela justifierait bien qu’on lui élève quelques statues de plus, plutôt que de les déboulonner… On rencontre le même ferment de pensée totalitaire chez ces racialistes, ces indigénistes pour qui, l’individu blanc ne peut pas être innocent Quel éventuel écho ré- sonne dans le monde ac- tuel ? Les églises catholiques et protestantes ont su se purger de ces obscurantismes et c’est tout à leur honneur, à leur gloire. Oui, elles ont eu ce grand mérite - après tant de siècles où ces fausses vé- rités, ces suspicions bar- bares, ces préjugés insanes ont été cultivés comme au- tant de dogmes - non seule- ment d’y renoncer, mais de les condamner. Cela dit, ce que j’explore et expose dans mon livre entre bel et bien en résonance avec certains as- pects du monde d’au- jourd’hui, surtout avec quelques-unes de ses évolu- tions récentes. Que nous en- seigne, au fond, la connais- sance des principes et des rouages de la justice inquisi- toriale ? On y voit s’épanouir Dominique Labarrière : « Aujourd’hui, les bûchers ne sont encore que verbaux, que vomissures de réseaux sociaux, que fange médiatique. » dans toute sa violence et son absurdité ce qu’a été, est et sera de tout temps la pensée totalitaire. On y décrypte ce qui constitue le fondement même, oui, de tout totalita- risme. La pensée totalitaire repose sur un principe sim- ple, diabolique : la négation de l’innocence de l’autre. L’autre, par définition, ne peut pas être innocent. Il est coupable, non pas de ce qu’il fait, mais de ce qu’il est. Or, aujourd’hui, on assiste au grand retour de cette pensée terrifiante. Moi qui suis un anti-sexiste plus que convaincu, qui pense que l’infériorisation de la femme est une tare intellectuelle et morale, je ne peux que m’op- poser avec vigueur à celles qu‘Élisabeth Badinter quali- fiait dans une tribune récente de « Néo-féministes guer- rières » . Pour elles - et leur présupposé totalitaire est bien là - l’homme ne peut être innocent. En tout homme, il y a un monstre qui sommeille : un violeur, un cogneur, un féminicide. L’in- nocence lui est a priori refu- sée comme elle l’était pour la femme dans l’esprit de l’In- quisiteur. « La nature la fait sorcière.» prêchait-il. « La nature le fait monstre, sem- blent penser ces « guer- rières». Par ailleurs, on ren- contre le même ferment de pensée totalitaire chez ces ra- cialistes, ces indigénistes pour qui, en fait, l’individu blanc ne peut pas être inno- cent. On l’affuble des «crimes» de l’esclavage et de la colonisation parce que c’est ce qui est à portée de main - à portée de haine, de- vrais-je dire - mais le fond du fond n’est pas là. Il est dans le principe même d’une condamnation a priori, non pas pour des actes, pour des éléments de l’histoire, mais juste parce que l’individu blanc est blanc. Lui aussi coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est. Le pre- mier fagot des bûchers des sorcières était bel et bien cette pensée totalitaire. Au- jourd’hui, les bûchers ne sont encore que verbaux, que vo- missures de réseaux sociaux, que fange médiatique. Mais prenons garde tout de même… Et surtout, ne nous berçons pas de l’illusion que notre civilisation serait suf- fisamment avancée, éclairée pour que nous soyons immu- nisés contre tout retour des temps obscurs. N’oublions jamais que la barbarie nazie a germé au sein d’un pays hautement civilisé, riche de très grands philosophes, d’immenses musiciens, de géniaux savants. Encore une fois, je me permets d’insister sur cette mystérieuse réalité que révèle la chasse aux sor- cières : l’édifiante sagesse d’un Montaigne et la barba- rie prétendument expiatoire des bûchers y cohabitaient, chacune, apparemment, dans la splendide ignorance de l’autre. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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