La Baule+

12 // Octobre 2020 La Baule + : Le thème de la chasse aux sorcières est toujours d’actualité, puisque l’expression est encore couramment uti- lisée. D’abord, contraire- ment à ce que l’on pour- rait penser, la chasse aux sorcières n’est pas cantonnée à des temps obscurs et lointains… Dominique Labarrière : Pour le confort de nos consciences modernes, on re- lègue souvent les épisodes de la chasse aux sorcières dans des périodes supposées obs- cures duMoyen Âge. Or, c’est au contraire à des époques in- tellectuellement fertiles - la Renaissance, le grand règne de Louis XIV et même, pour partie, le siècle des Lumières - qu’elle sévit avec le plus de vigueur et de rigueur. Cet étonnant paradoxe suffirait à lui seul à susciter l’intérêt. Donc, cette affaire s’étend du- rant plus de deux longs siècles. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une péripétie, que cela ne relève pas de l’anec- dote, d’une convulsion pas- sagère de l’histoire, mais d’un mouvement de fond, à la fois culturel, intellectuel, reli- gieux, politique dont les effets demeurent profondément inscrits dans notre incons- cient collectif. De plus, ces af- faires de sorcières, la traque obsessionnelle menée contre ces femmes, l’arsenal juri- dique de l’Inquisition que l’Église et le pouvoir laïque ont déployé ensemble - en- semble, j’insiste bien sur ce point ! - pour les exterminer, tout cela est positivement passionnant à étudier et à ra- conter. Passionnant, en parti- culier parce que l'on assiste le plus souvent dans ces pro- cédures à un sidérant dévoie- ment de l’intelligence la plus fine, la plus subtile au profit de notions, de pensées, de conceptions totalement ab- surdes, ineptes. Là encore, le contraste est saisissant. D’où ma forte motivation pour m’y pencher. Je crois que cher- cher à comprendre ces phé- nomènes - aussi peu grati- fiants et valorisants qu’ils soient - de notre histoire, de notre passé commun, relève d’un processus nécessaire d’hygiène mentale. La délation est non seulement fortement encouragée, mais elle est en quelque sorte sacralisée Quel a été le rôle de l’Église ? D’emblée, mentionnons un fait de première importance: l’Église réformée, les protes- tants donc, ont mis autant d’ardeur, si ce n’est parfois davantage, que l’institution catholique romaine dans la traque des sorcières et leur extermination. Cela dit, c’est bien l’Église de Rome qui crée et conceptualise l’Inqui- sition. Elle était à l’œuvre de- puis longtemps déjà, mais elle est institutionnalisée, of- ficialisée, au début des an- nées 1230 par le pape Gré- goire IX. Il s’agissait, et cela depuis les premiers temps de l’Église, de poursuivre le combat contre les hérésies, c’est-à-dire les déviances doc- trinaires telles que l’aria- nisme, le gnosticisme, le ca- tharisme, etc. J’en ai dénombré 87 ! Il est alors question d’hérésies collec- tives, de phénomènes de groupe. Puis, en 1326, le pape Jean XXII consacre l’assimi- lation de la sorcellerie à l’hé- résie. Évolution majeure, puisque l’on passe alors de la traque de la culpabilité col- lective à l’individuelle. Cela est capital. Cependant, le grand moment survient plus tard, en 1486, lorsque, faisant suite à une bulle du pape In- nocent VIII de 1484, paraît ce qui sera la bible de la chasse aux sorcières dans toute l’Europe : le fameux Malleus maleficarum - le Marteau des sorcières - conçu par deux dominicains eux- mêmes inquisiteurs, Henry Institoris et Jacques Spren- ger. Très pesant traité qui, re- prenant en partie les pres- criptions de précédents manuels inquisitoriaux, ex- pose dans le détail les mé- thodes et procédures à suivre en matière de sorcellerie. Un gros succès de librairie : 34 éditions entre 1484 et 1669, plus de 30 000 exemplaires en circulation, ce qui est énorme pour l’époque ! On en tirera même des éditions en petit format pour que les juges l’aient sous la main à l’audience. Tout y est très précisément codifié, point par point, avec une sophisti- cation et un cynisme achevés. La torture et ses modalités sont très méticuleusement énoncées. Les pouvoirs exor- bitants de l’Inquisiteur, pou- voir qu’il peut exercer à l’en- contre de quiconque, du plus humble au plus puissant, y compris le prince, même le roi, sont exposés dans le dé- tail. La rumeur publique, la mauvaise réputation ont va- leur de preuves. La délation est non seulement fortement encouragée, mais elle est en quelque sorte sacralisée, car dénoncer une suspecte de sorcellerie, de commerce avec le Malin, fait gagner trois an- nées d’indulgence dans l’Au- delà. Les moyens d’investiga- tion sont aussi répertoriés, la plupart proprement ahuris- sants… Un seul exemple parmi tant d’autres : on bénit l’eau d’une rivière. On y plonge la suspecte pieds et poings liés. Si elle coule, c’est que l’eau bénite l’accepte. Elle est donc innocente. Si elle flotte, c’est qu’elle est rejetée par cette eau, et donc cou- pable... La femme est coupable d’être femme La femme est donc la vic- time désignée… Là encore, la logique dé- ployée est imparable. En 1236, le même pape Grégoire IX institutionnalise pour de bon la croyance en un culte du diable. Le Prince des Té- nèbres est à l’œuvre partout, en tout lieu, semant le Mal et le malheur. Mais, pour parve- nir à ses fins, il lui faut des alliés infiltrés dans la communauté des humains. Et c’est alors que la femme devient la cible privilégiée. L’alliée du diable, c’est elle et ce ne peut être qu’elle. Cela Histoire ➤ L’écrivain et philosophe dénonce le grand retour des chasses aux sorcières Dominique Labarrière : «La pensée totalitaire repose sur un principe simple, diabolique : la négation de l’innocence de l’autre. L’autre est coupable, non pas de ce qu’il fait, mais de ce qu’il est. » C ’est un sujet pas- sionnant que l’on n’a malheureuse- ment pas fini d’explorer et qui reste toujours d’ac- tualité : il s'agit de la chasse aux sorcières. Dans son dernier livre, l’écrivain et philosophe Dominique Labarrière explore les ori- gines et le mécanisme si particulier des procédures tant religieuses que laïques qui, durant plus de deux siècles, chez nous et dans toute l’Europe, ont nourri les accusations de sorcel- lerie et alimenté les bû- chers. Une répression dont les femmes ont été la cible privilégiée. Elles ont été, en effet, les principales victimes d’un obscuran- tisme qui, paradoxale- ment, coexistait avec les avancées intellectuelles de ces siècles-là. Barbarie ré- volue à jamais, obscuran- tisme d’un autre âge, pour- rait-on penser. Notre mo- dernité progressiste nous mettrait-elle à l’abri de tels excès ? Cela reste à voir, explique Dominique Labarrière, qui, en la cir- constance, se fait aussi lanceur d’alerte. « Le Bûcher des sor- cières» de Dominique La- barrière est publié aux Éditions Pygmalion. SARL PAIN 02 40 23 94 98 www.painpaysage.com Un SAVOIR « VERT » (conception, réalisation, entretien) depuis plus de 40 ans Depuis 1977 Suivez nous sur

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