La Baule+ : On a le sentiment d’être dans un train qui roule à très grande vitesse et qui se rapproche du mur de la dette, mais les passagers sont toujours inconscients… Florent Ly-Machabert : C’est une belle métaphore. On pourrait reprendre aussi celle du Titanic, avec l’orchestre qui continue d’accorder ses violons alors que le naufrage a commencé... Le problème, c’est celui de la trappe à dettes : c’est lorsque l’on s’endette à un taux durablement supérieur au taux de croissance que l’on arrive à dégager chaque année. Depuis que la Banque centrale européenne a remonté les taux, entre juin 2022 et juin 2024, nous sommes en moyenne à plus de 3 % sur un emprunt d’État à dix ans. Malheureusement, nous n’avons pas 3 % de croissance. Nous avons péniblement 0,8, et encore, avec des artifices dont l’INSEE et Bercy ont le secret. Durablement, si l’on s’endette à 3 % sans avoir 1 % de croissance, la baule+ 6 | Novembre 2024 Économie ► La France dans le collimateur de l’Europe Florent Ly-Machabert : « Le droit de propriété, c’est l’usus, le droit de l’user, mais aussi le fructus, c’està-dire la possibilité d’en retirer du fruit. » Florent Ly-Machabert est économiste, major de l’École des Hautes Études commerciales en 2007, agrégé de sciences économiques et sociales, intervenant et directeur de mémoire à l’EDHEC, il a fondé en 2013 Samarie &Cie, un cercle de vulgarisation économique et sociale à visée libérale conservatrice. Depuis 2007, il publie régulièrement des travaux variés (romans, essais et documents) aux éditions Ubifrance, Lettres du Monde et Éditions universitaires européennes, tout en étant un chroniqueur régulier du journal Contrepoints et du Courrier des Stratèges. nous sommes exactement dans ce que les économistes appellent la trappe à dettes. L’histoire économique est remplie de pays qui ont sauté pour moins que cela. L’Arabie Saoudite a menacé de vendre massivement les titres de dette, si la France faisait n’importe quoi avec les avoirs russes gelés La plupart des gens n’écoutent pas ce discours et ils estiment que c’est une affaire qui sera réglée entre grands financiers… Que leur dites-vous ? Ils feraient mieux de méditer ce qui est arrivé aux Chypriotes, aux Libanais et aux Grecs ! Ce que l’on appelle le scénario à la grecque, c’est lorsque, de façon non volontaire, un pays doit faire ce qu’il ne veut pas faire. Pour la Grèce, elle a dû se plier à ses engagements européens. À partir du moment où nous sommes dans l’Union européenne, que cela nous plaise ou non, on doit avoir une dette publique qui ne dépasse pas 60% du PIB et l’on doit avoir un déficit public qui ne dépasse pas 3 % du PIB. La France explose complètement ses compteurs et c’est pour cela que la Commission européenne nous a placés dans une procédure pour déficit excessif qui va nous coûter entre 2 et 3 milliards d’euros. Il est arrivé des mesures terribles à la Grèce, imposées par la troïka, à savoir la Banque centrale européenne, le FMI et la Commission européenne, des acteurs qui sont venus pour saigner les Grecs. En Grèce, on a rogné sur les salaires des fonctionnaires de l’ordre de 30 % pour que les critères de l’Union européenne soient respectés. Si la Grèce ne voulait pas respecter ces critères, libre à elle, mais à ce moment-là, elle n’aurait pas dû rentrer dans la zone euro. Nous ne sommes plus à l’époque où quand il y avait un petit manque, on faisait cela en interne. À partir du moment où nous allons sur les marchés financiers - et plus de la moitié de notre dette est détenue par des investisseurs étrangers - les moyens de pression des détenteurs étrangers sont énormes. Au niveau de la zone européenne, on a vu que l’Arabie Saoudite a menacé de vendre massivement les titres de dette de pays européens dont la France, si la France faisait n’importe quoi avec les avoirs russes gelés. On a vu aussi, dans le cadre de l’arrestation du fondateur de Telegram, que les Émirats arabes unis ont gelé instantanément une commande de 80 avions Rafale. Le programme rampant et transparent du Forum économique de Davos Il y a un autre argument que l’on entend souvent: le fait qu’il y a encore de l’argent chez les riches et qu’il faudrait taxer les superprofits… Effectivement, on peut s’asseoir sur le droit de propriété, comme au bon vieux temps de l’URSS, de façon hard ou soft. En réalité, il y a déjà une forte menace contre le droit de propriété. Par exemple, si vous êtes propriétaire d’un bien immobilier qui a le malheur d’être mal noté dans son diagnostic énergétique, dès le 1er janvier prochain vous ne pourrez plus louer ce bien. Mais le droit de louer un bien dont vous êtes le propriétaire est l’un des trois piliers qui font que vous êtes pleinement propriétaire de ce bien. Effectivement, si l’on commence à s’asseoir sur l’un des piliers de ce qui fonde notre démocratie libérale, nous sommes dans une soviétisation rampante de notre économie. Tout cela fait écho au Forum économique de Davos avec cette fameuse phrase : « Vous ne posséderez plus rien, mais vous serez quandmême heureux. » Cette idée de nous déposséder de tout ce dont nous sommes propriétaires, je ne sais pas si cela va nous rendre plus heureux, mais c’est le programme rampant et transparent du Forum économique de Davos. Ce qui est intéressant, dans la réaction des Émirats arabes unis cet été, ce n’est pas simplement une dénonciation de la mauvaise gestion de notre pays, ce sont aussi les atteintes au droit de propriété qui ne sont pas acceptées… Le droit de propriété, c’est l’usus, le droit de l’user, mais aussi le fructus, c’està-dire la possibilité d’en retirer du fruit, donc de le louer. Mais c’est aussi le droit de s’en séparer, donc de le revendre. Si l’on doit revendre son bien parce qu’une loi nous empêche de louer, ce droit de propriété est quand même menacé. Tout cela est au cœur des droits naturels qui ont été si importants dans le monde occidental. Ce respect du droit naturel, qui est de moins en moins honoré en Europe, et qui nous distingue du reste de la planète, est source de nombreux conflits… C’est vrai, nous sommes en train de perdre cette réputation. Prenons l’exemple de la Chine, qui est unmodèle très particulier, avec ce mélange de communisme, d’étatisme et de crédit social vicieux. Cependant, il y a aussi ce confucianisme, avec cet accent qui est mis fortement sur l’harmonie, ce que l’on appelle le vivre ensemble en France. Ce confucianisme remplace l’individualisme qui reste très présent en France et en Europe. Simplement, il y a le bon individualisme, tout comme le mauvais individualisme. Ce qui prend le dessus dans l’Union européenne, c’est ce mauvais individualisme qui ne respecte même plus la liberté d’expression et le droit de propriété. On pourrait lister toutes les libertés fondamentales, qui sont d’ailleurs garanties dans la Constitu-
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