La Baule+ Novembre 2024

la baule+ 4 | Novembre 2024 Politique ► Il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la vie politique française Pascal Perrineau : « Il y a une sorte de haine ordinaire dans la société française. » Le Festival de la Fiction et du Documentaire Politique s’est imposé comme un rendez-vous majeur, avec la présence de nombreuses personnalités et des retombées médiatiques impressionnantes pour un jeune festival. Pascal Perrineau est devenu un habitué de cette manifestation. Nous l’avons rencontré pour justement parler de politique, puisqu’il entend nous en redonner le goût, thème de son dernier livre… Pascal Perrineau est politologue, professeur émérite des Universités à Sciences Po où il a dirigé le Centre de recherches politiques (Cevipof) de 1992 à 2013. Ses travaux portent sur les clivages politiques et l’analyse de l’extrême droite en France et en Europe. Il a rempli les fonctions de garant du Grand Débat national de 2019. « Le goût de la politique : un observateur passionné de la Ve République » de Pascal Perrineau est publié aux Éditions Odile Jacob. La Baule+ : Vous expliquez comment est né votre goût pour la politique : il s’agit d’abord une influence familiale… Pascal Perrineau : Mon engagement est largement lié à un héritage familial, comme beaucoup de Français, puisque mes parents étaient très engagés lors de la Seconde Guerre mondiale. Ma mère était devenue allemande, puisqu’elle faisait partie de la Lorraine annexée par l’Allemagne. Elle avait connu ce traumatisme extrêmement fort que d’être une jeune fille envoyée dans une famille allemande pour être nazifiée pendant la guerre. Sa famille en avait tiré l’idée que la lutte contre le totalitarisme nazi était quelque chose de vital. Pour cela, il fallait se retrouver derrière Maurice Schuman, le père de l’Europe, qui était devenu l’alpha et l’oméga de la culture familiale. Le fait que l’Europe ait été créée autour du charbon et de l’acier, pour un grand-père qui était à la tête d’une unité sidérurgique de Wendel, était un symbole très fort. Il fallait tendre la main à l’ennemi d’hier, en l’occurrence l’Allemagne, pour faire l’Europe et empêcher le retour de la guerre puisque le charbon et l’acier, c’était avant tout l’armement et les canons. Mon père était un jeune professeur d’anglais qui était devenu interprète dans les troupes américaines. C’est ainsi qu’il a rencontré ma mère en allant libérer l’Est. Son anglophilie l’avait rallié, dès le départ, au gouvernement du général de Gaulle à Londres. Donc, il était gaulliste. Finalement, à travers cet homme et cette femme, c’est la démocratie chrétienne qui rencontre le gaullisme. Je suis le fruit de cette synthèse. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, en 1958, j’avais huit ans et de Gaulle était l’alpha et l’oméga de la culture familiale. À l’époque, beaucoup de démocrates-chrétiens, à commencer par Maurice Schumann, étaient aux côtés du général de Gaulle. Le général était pour moi l’alliance de l’autorité et de la réforme. Pour moi, le cœur de l’équilibre, c’est une alliance forte entre l’ordre et le mouvement. Ce n’est qu’avec un Georges Pompidou finissant, touché par la maladie, devenant de plus en plus conservateur, parce qu’il était épuisé, que je me suis dit qu’il fallait aller voir ailleurs. Il avait écarté Chaban-Delmas, qui était pour moi un symbole de cette alliance entre l’ordre et le mouvement. Peu à peu, je me suis dit que je l’ai trouvée, cette alliance du côté du socialisme démocratique. C’est pour cette raison que j’ai eu une brève expérience au Parti socialiste, avant 1981, dans le courant Mitterrand, comme dans le courant Rocard. Très vite, je me suis aperçu que la politique active n’était pas faite pour moi. Il y a trop de manœuvres et trop de règlements de comptes entre des gens qui se prétendent des amis politiques. Cependant, la politique continue à me passionner. À partir de 1981, je démissionne du Parti socialiste et je deviens chercheur et professeur de sciences politiques. Je mets la même passion pour analyser l’objet politique que celle que j’avais pu mettre, dans mes années de jeunesse, pour essayer de trouver cette alliance très difficile entre l’ordre et le mouvement, l’autorité et la réforme. Dans le triptyque national, la valeur essentielle est la liberté Vous évoquez l’ordre et le mouvement. Toutefois, on voit apparaître de nouveaux critères, comme la souveraineté… Oui, mais j’ai quelques valeurs incontournables. D’abord, le pluralisme. Dans certaines démocraties, on considère que l’on n’a plus d’adversaires, mais des ennemis. Ce n’est pas du tout ma conception. Je n’ai aucun ennemi, je n’ai que des adversaires. La deuxième valeur essentielle, c’est la liberté. Dans le triptyque national, la valeur essentielle est la liberté. L’égalité est quelque chose de compliqué. Je suis davantage pour l’équité sociale que pour l’égalité, et la fraternité doit être l’alliance de la liberté et de l’égalité. Mon troisième registre de valeur, c’est l’Europe. Si nous avons la paix et la croissance économique, pendant une aussi longue période, c’est grâce à l’Europe. Personne ne remet en cause cela, c’est l’Europe technocratique qui est contestée… Pour moi, l’Europe n’est pas du tout intouchable, elle doit évoluer. Dans certains secteurs, on peut reprendre temporairement notre souveraineté, comme sur le contrôle des frontières. Il faut continuer à démocratiser l’Union européenne et j’espère qu’un jour on pourra élire le président de la Commission européenne au suffrage universel. C’est pour cela que j’étais très favorable au Traité constitutionnel européen qui posait le problème de l’Europe politique. On a trop construit l’Europe par l’économique et le monétaire, alors que le politique est en retard. Il faut reconstruire une Europe politique, on le voit tous les jours dans ce qui se passe dans l’aide européenne à l’Ukraine. Donc, on a besoin de peser politiquement, tout en respectant le lieu essentiel d’expression de la démocratie qu’est la Nation. Vous évoquez votre attachement à la liberté d’expression en considérant que vous n’avez pas d’ennemis, mais des adversaires. Or, aujourd’hui, dans tout débat, le seul argument consiste à taxer l’autre de complotisme… Cette perte de la culture démocratique pluraliste consiste à transformer l’autre avec lequel on n’est pas d’accord en véritable diable. Cette logique de diabolisation nourrit les extrêmes car, que l’on soit à LFI ou au RN, on fonctionne beaucoup à la diabolisation. Cette logique du bouc émissaire a beaucoup perverti le débat démocratique Les centristes sont aussi tombés dans ce piège de la diabolisation en accusant systématiquement leurs adversaires d’être complotistes ou poutinistes… Bien sûr ! Tout est dans la manière dont on est plus ou moins chargé par cette logique de diabolisation. Cette logique fonctionne partout, même chez Emmanuel Macron, lorsqu’il diabolise le Rassemblement national. C’est un défaut malheureusement extrêmement partagé. Cette logique du bouc émissaire, peu importe sa nature, a beaucoup perverti le débat démocratique français. Évoquons la haine générationnelle. Les jeunes de gauche reprochent à leurs aînés d’avoir saboté le climat tandis que, pour les jeunes de droite, c’est d’avoir détruit la France sur le plan économique et migratoire. Ce phénomène est-il nouveau ? Je suis tout à fait d’accord, il y a une sorte de haine ordinaire dans la société française qui est largement due au fait que les gens se définissent de plus en plus, non pas par ce qu’ils croient, mais

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