La Baule+
la baule + 8 // Septembre 2021 La Baule + : Vous avez souvent sillonné l’Afghanistan et, lors de votre première vi- site, vous avez même été capturé par des soldats russes… Que s’est-il passé ? Salvatore Lombardo : Massoud m’avait donné ren- dez-vous à Tâloqân, en août 2000. Il y avait une petite accalmie, la séance des Na- tions Unies du millénaire devait se dérouler début dé- cembre et les talibans vou- laient à tout prix conquérir la cité refuge du comman- dant Massoud. Ils ont mené une dizaine d’attaques au début de l’année 2000, il y a eu une accalmie sur la zone en juillet et le commandant Massoud m’a donné ren- dez-vous à Tâloqân. Le len- demain de mon arrivée, les talibans, avec l’aide de la brigade blindée d’Oussama Ben Laden, avec ses mer- cenaires arabes, ont lancé une attaque massive contre Tâloqân, avec le soutien aérien de l’aviation pakista- naise. Massoud est resté sur les hauteurs du Panshir et il n’a pas pu me rejoindre. J’ai été coincé pendant plu- sieurs semaines et, un ma- tin, on est venu me dire que je devais absolument quitter la ville parce que les talibans étaient en train d’arriver. On m’a évacué par hélicoptère et on m’a laissé dans une zone désertique à une dizaine de kilomètres entre l’Afgha- nistan et le Tadjikistan. Je devais traverser une rivière, mais je ne savais pas que les militaires russes étaient de l’autre côté. Ils m’ont atten- du pour me tabasser, en me donnant des coups de crosse dans le visage. Au bout d’une semaine, un officier qui par- lait anglais est venu me voir pour m’interroger et il a pu leur dire que je n’étais pas un espion des talibans, mais un journaliste… Ce n’était pas simple ! Ben Laden, qui était très proche de la CIA, a proposé aux Américains de les aider sur le problème afghan Comment expli- quez-vous que la per- sonne du commandant Massoud père n’ait ja- mais réussi à convaincre l’Occident? Par exemple, Madeleine Albright ex- plique à Bill Clinton en 1996 queMassoud est un excité et qu’il vaut mieux traiter avec le mollah Omar et avec Ben La- den, qui sont des gens sérieux avec lesquels on peut envisager l’ave- nir… Ensuite, Massoud arrive à Paris au prin- temps 2001 et Jacques Chirac et Lionel Jospin ne veulent même pas le recevoir… Les choses sont effroyable- ment simples et naturelle- ment complexes. Au départ, il y a la situation géopoli- tique et géostratégique d’un Afghanistan qui est placé au carrefour des grandes voies de communication de l’Asie centrale, et surtout au carrefour du futur oléo- duc et gazoduc géant que les grandes compagnies pé- trolières et gazières améri- caines entendent installer pour délocaliser les champs pétroliers et gaziers de l’Asie centrale. Cela représente le double des ressources de l’Arabie saoudite. Pendant les années de guerre contre les Soviétiques, les moudja- hidines de Massoud ont reçu des armes et un soutien financier des Américains pour contrer les Russes. Lorsque les Russes ont été vaincus, ils ont demandé au gouvernement afghan et au commandant Massoud un accord politique leur per- mettant de faire ce qu’ils voulaient économique- ment et stratégiquement en Afghanistan. Les Américains voulaient installer une base militaire géante et sécuriser leurs approvisionnements vis-à-vis de l’Arabie saou- dite. Le principal conseiller de la présidence américaine à cette époque était l’homme des grandes compagnies pé- trolières américaines. Mas- soud a refusé cet accord en leur disant que si l’Afgha- nistan devait construire un oléoduc, il le ferait avec ses propres ressources, mais en aucun cas il n’appartiendrait à des compagnies améri- caines et l’État afghan ferait éventuellement payer des redevances. À cette époque, les ser- vices américains avaient un agent reconnu au Moyen- Orient, Oussama Ben La- den, saoudien d’origine, que j’ai pu rencontrer à l’hôtel Alexandre à Beyrouth au moment du siège de l’ar- mée syrienne. Ben Laden était toujours accompagné de deux géants blacks amé- ricains - on sentait les bar- bouzes à 300 kilomètres - avec des petites valises, et Ben Laden venait acheter la passivité des milices liba- naises, en leur demandant même d’aller servir l’armée syrienne. Voilà comment j’ai connu Ben Laden. Par la suite, cet homme, qui était très proche de la CIA, a proposé aux Américains de les aider sur le problème afghan parce que son beau- frère dirigeait une milice avec des talibans. Ces gens Afghanistan ► Un intellectuel engagé depuis des décennies auprès de la famille Massoud témoigne Salvatore Lombardo : « Il est pathétique de voir ces jeunes Afghans faire le siège de l’aéroport de Kaboul plutôt que d’aller faire le siège des cantonnements des miliciens talibans. » S alvatore Lombardo est jour- naliste et écrivain. Auteur d’une trentaine de livres, il est également commissaire d’ex- positions d’art contemporain. Il a fondé puis dirigé la maison d’édi- tion Transbordeurs (partenaire du Seuil) créée en 2003, et Art Sud, revue d’art international. Intellec- tuel rebelle et journaliste engagé, il a écrit plusieurs ouvrages à succès sur le thème du Liban, de l’Afgha- nistan, de l’Algérie et de la Tunisie. Parallèlement, il dirige un Master en relations internationales et po- litiques globales au sein de la Swiss UMEF University de Genève. Admiratif du combat pour la li- berté conduit par le commandant Massoud, qu’il a rencontré à plu- sieurs reprises, il a publié « Lettres à Massoud » en 2000. Depuis, il est resté proche de la famille Massoud et de son fils Ahmad qui veut orga- niser la lutte et refuse de partir de la vallée du Panshir, où il est entou- ré de 20 000 moudjahidines. Pour son nouveau livre, Salvatore Lom- bardo a pu interroger le premier cercle d’Ahmad Massoud, ainsi qu’Ahmad Massoud lui-même qui, depuis la mort de son père, entend reprendre le flambeau. « De Massoud à Massoud – 20 ans après » de Salvatore Lom- bardo est publié chez Mareuil Éditions.
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