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la baule + 10 // Septembre 2021 On parle beaucoup de la CIA ou du Mossad, mais les gens de l’ISI sont très bien formés et sont ex- trêmement brillants… Ils sont très forts, pas au niveau du Mossad, cham- pion toutes catégories, mais ils sont largement au-des- sus du niveau moyen des services occidentaux. C’est pratiquement un État dans l’État. Ils ont même des forces spéciales à leur ser- vice. Ils servent une idéolo- gie, mais aussi une volonté politique de conquête d’une bonne partie de l’Afghanis- tan, parce qu’ils n’ont ja- mais accepté les frontières afghanes définies entre les rois d’Afghanistan et le royaume d’Angleterre. Ils considèrent qu’un tiers du territoire afghan leur ap- partient historiquement. Ils ont peut-être raison, mais, si l’on revient sur les frontières internationales tous les cin- quante ans, plus rien n’est possible ! On ne peut pas imaginer aujourd’hui que la France réclame la Belgique ou l’Italie… C’est assez amusant quand on sait que le Pakistan lui- même est une invention britannique. L’histoire a toujours été réécrite par les vainqueurs, il ne faut pas l’oublier, et il faut toujours éviter de fouiller les couloirs les plus obscurs de l’histoire. Ahmad Massoud est devenu incontournable en Afghanistan Revenons aufils du com- mandant Massoud… Ce n’est pas que le fils du commandant Massoud, c’est un personnage exception- nel ! Le pouvoir politique n’existe pas en Afghanis- tan. Le président de la Ré- publique n’est reconnu par personne, sauf par les Amé- ricains et les chancelleries occidentales, mais cela fait sourire les Afghans qui ne reconnaissent que les com- mandants de chaque région. Ces commandants se réu- nissent pour élire le com- mandant des commandants et, depuis deux ans, c’est Ah- mad Massoud. Il aurait souhaité que ce soit le lieutenant de son père, le commandant Daoud, mais il a été assassiné par les tali- bans. Vu les masses d’argent en jeu, il est assez facile de faire assassiner quelqu’un en Afghanistan aujourd’hui: c’est déjà facile en Europe, alors imaginez en Afghanis- tan, où l’on peut tuer n’im- porte qui pour 100 dollars, dans un pays où l’on peut nourrir sa famille avec un dollar par jour... Ahmad est quelqu’un de complexe. Il a perdu son père à 12 ans, il est par- ti en exil au Tadjikistan et en Iran, pour être protégé, parce que les talibans et les services secrets pakistanais voulaient le liquider, et il est ensuite allé en Grande-Bre- tagne. Il a suivi un cursus universitaire de très haut niveau, le même que celui des princes de la famille royale britannique. Il s’en est tiré avec les honneurs et des notes exceptionnelles. Il s’est intéressé de plus en plus à son pays, non seu- lement à la légende de son père, mais aussi en recevant à Londres des émissaires des grandes provinces afghanes qui l’ont supplié de rentrer au pays pour remettre un peu d’ordre. Avant même l’arrivée des talibans, ce pays était dans une situation économique, sociale et culturelle catastro- phique, malgré les milliards de dollars investis par les Américains et les Occiden- taux. Ahmad a une culture politique qui lui permet de voir les choses par le haut. Il fascine ses interlocuteurs. Il a un ton de voix qui res- semble à celui de son père, il a un charisme qui ressemble à celui de son père, il vous écoute… En deux ans, Ah- mad Massoud est devenu incontournable en Afghanis- tan et il a pris très naturel- lement la tête de la nouvelle alliance nationale qui s’est reconstituée autour des an- ciens chefs moudjahidines. On n’est plus dans le spectaculaire, on est dans l’action en profondeur et secrète On va revenir à l’as- sassinat du comman- dant Massoud, le 9 sep- tembre 2001, par des terroristes tunisiens is- lamistes. Vous racontez que vous avezmême pris un autobus avec eux. L’un d’entre eux parlait français et il vous a ex- pliqué sa détestation du président Ben Ali. Peut- on craindre le risque de voir tous ces gens redébarquer dans cette nouvelle terre promise qu’est l’Afghanistan ? Il y a un risque énorme de les voir redébarquer là-bas, peut-être plus sous l’éti- quette d’Al Qaïda. C’est assez complexe, car il y a plusieurs ramifications importantes en Europe du Nord, en Eu- rope du Sud, dans le Ma- ghreb, en Afrique et en Asie centrale. Il y a des luttes de pouvoir à l’intérieur de la mouvance islamo terroriste. Mais les Tunisiens sont par- mi les plus féroces. Ce sont les plus terribles assassins à la solde de nouveaux chefs encore plus dangereux que Ben Laden. On n’est plus dans le specta- culaire, on est dans l’action en profondeur et secrète. Nos sociétés contempo- raines sont de plus en plus fragiles, car elles sont confrontées entre leur désir d’humanisme et les réalités quotidiennes de la menace terroriste. Ces gens ont été formés au Pakistan et en Afghanistan, ils sont reve- nus dans leurs pays respec- tifs. On a vu ce que cela a donné en Tunisie, en Algé- rie et en Libye... Ce sont les pires terroristes de la Terre. Ces gens sont en phase de retour, mais ils sont déjà nombreux en Afghanistan. Les miliciens arabes sont déjà là, il y a déjà deux bri- gades, on va les voir arriver dans le Panshir d’ici peu. Normalement, un Afghan ne se rend jamais... On voit les images de tous ces Afghans qui fuient pour solliciter l’asile politique en Eu- rope et on est souvent surpris qu’il n’y ait pratiquement que des hommes en âge de se battre. On est tenté de les inviter à rester dans leur pays pour com- battre et résister, plutôt que de demander des vi- sas… C’est exactement ce que pensait le commandant Massoud et ce que pense Ahmad aujourd’hui. Il ne comprend pas que les jeunes Afghans ne le rejoignent pas dans sa lutte pour la liberté et s’enfuient piteusement faire le siège de l’aéroport de Kaboul pour trouver un hypothétique passage vers l’Occident. C’est quelque chose qui est insupportable pour lui. C’était épouvanta- blement insupportable pour son père et je partage leur désespoir. Cette jeunesse afghane fuit ses responsabilités et dé- ment le sens de l’honneur historique des Afghans. Normalement, un Afghan ne se rend jamais... Mal- heureusement, en l’espace de quelques années, une nouvelle race de jeunes Afghans est née, peut-être sous l’influence de l’Occi- dent, et il est pathétique de voir ces jeunes Afghans faire le siège de l’aéroport de Ka- boul plutôt que d’aller faire le siège des cantonnements des miliciens talibans. Le commandant Massoud dé- testait cela, il le dénonçait. Ahmad Massoud le dénonce aussi et moi-même, en tant qu’historien, je rappelle que les jeunes Français confron- tés aux Allemands ne sont pas allés demander l’asile politique à la Suisse : ils sont partis se battre dans les ma- quis ! Que l’on accueille des femmes menacées ou cer- taines familles, ce n’est pas la même chose, mais tout le monde peut constater que la majorité des personnes qui se pressent à l’aéroport de Kaboul sont des jeunes gens qui pourraient tout à fait prendre les armes pour défendre leur pays. Ils comptent sur nos soldats pour aller défendre l’Afgha- nistan ? Les chrétiens d’Orient disent régulièrement qu’ils louent la compréhension du peuple syrien et de son gouvernement actuel On n’a pas voulu Saddam Hussein et on a eu Daech… On n’a pas voulu Kadhafi et on a eu la guerre civile en Libye avec la mise en escla- vage des migrants… On n’a pas voulu Massoud et on a les talibans… Il y a quelques années, vous avez été en froid avec le régime syrien, au point d’être interdit de séjour au Liban pendant dix ans, on ne peut donc pas vous suspecter de sym- pathie pour le régime syrien. Maintenant, en prenant du recul, peut-on dire que si l’on ne veut pas de Bachar al-Assad, on se retrou- vera avec Daech car il n’y a pas d’autre choix ? Bien sûr, la fameuse rébel- lion syrienne, les fameux islamistes modérés dont parlait Monsieur Hollande en se gargarisant de démo- cratie, sont les mêmes gens qui ont attaqué l’aéroport de Beyrouth et le gendre du général Aoun m’a dit que sur Salvatore Lombardo : « La majorité des personnes qui se pressent à l’aéroport de Kaboul sont des jeunes gens qui pourraient tout à fait prendre les armes pour défendre leur pays. »

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