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la baule + Novembre 2021 // 15 Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Traîtres Mots L orsqu’on agite le concept de « résistance », un nom vient immé- diatement à l’esprit. (Non, pas celui-là ! Le personnage est tellement récupéré, acca- paré, totémisé en ces temps pré-electoraux que l’écar- teler davantage relèverait de l’acharnement.) Ce nom, cet autre nom, est, bien sûr, celui d’Astérix. Oui, Astérix le Gaulois est bel et bien le symbole qu’il nous faudrait pour illustrer la résistance dont il est ici question. À sa suite, forts de son exemple, nous pourrions nous oppo- ser avec succès à l’invasion qui nous menace, au grand remplacement qui, à petit bruit, est en train de s’opé- rer sous nos yeux et auquel nous assistons dans une in- différence stupéfiante. In- différence de nos postulants présidents, d’abord, dont pas un ne s’émeut devant le péril. Faut-il qu’Astérix se déclare candidat pour rompre cette apathie et imposer le sujet dans le débat des présiden- tielles ? Je vois, vous vous méprenez. Vous tombez dans le piège - ô combien subtil - que je vous ai tendu en parlant de grand remplacement. Il ne s’agit pas de celui auquel vous pen- sez, car il en va en matière de remplacement comme pour le ferroviaire là où, personne ne l’ignore, un train peut en cacher un autre. Ce rempla- cement qui nous occupe, ce n’est pas parce qu’il est ca- ché qu’on ne le voit pas, mais tout bonnement parce qu’on ne veut pas le voir. Ou l’en- tendre. L’enjeu est pourtant notre richesse patrimoniale la plus évidente, la plus na- turelle, la plus essentielle, la plus usuelle et sans doute la mieux partagée, notre langue. Or, ce trésor subit une infestation quasi virale de l’anglais, ingérence à la- quelle nous assistons, subju- gués, passifs, complices. Films et séries télévisées au titre non traduit, mots et expressions artificiellement imposés à la place de formu- lations françaises autrement parlantes et compréhensibles par tous, slogans publici- taires en anglais pour faire chic et branché mondialisé, y compris pour de grandes firmes françaises, Axa par exemple... (Pour un peu, si le mot lui-même n’était anglais j’appellerais au boycott!) Là où « La Voix » irait très bien, on préfère The Voice ; là où « L’Artiste » dirait as- sez clairement l’intention, on opte pour The Artist, etc. De proche en proche, le champ linguistique spécifiquement français est grignoté, pol- lué. On y perdrait son latin. Or, c’est aussi quand la glo- rieuse Rome antique a perdu le sien, de latin, qu’elle s’est perdue elle-même. Ceux qu’elle désignait comme les Barbares n’étaient pas les peuples d’autres mœurs, mais très précisément ceux d’autres langues. À méditer. Perdre sa langue, c’est perdre bien plus que les mots pour dire les choses, c’est perdre l’espritqui permetde les com- prendre. C’est perdre tout à la fois son âme et son génie propre. Voilà qui convient fort bien aux temps de basses eaux intellectuelles. Nous y sommes en plein, il est vrai. Ceci explique probablement cela. Quand un terme anglais vient se substituer à un mot français, ce n’est pas seule- ment le mot qui est chassé, mais avec lui son histoire, son étymologie, ses nuances synonymiques, bref toute la subtilité qui fonde la richesse d’une vraie langue et l’intel- ligence du peuple qui la pra- tique. Au fond, le projet des acteurs de ces perversions (Non, le mot n’est pas trop fort) et de leurs complices - le plus sou- vent le sont-ils par paresse intellectuelle - n’est pas tant la substitution du français par l’anglais, d’une langue par une autre, que l’instau- ration d’un hybride langagier tenant à la fois de l’une et de l’autre, expurgé du génie de chacune, où ni un Shakes- peare ni un Molière n’y re- trouveraient leurs petits. Ce qu’on laisse s’installer, c’est la novlangue, outil d’asser- vissement du 1984 d’Orwell; c’est l’instrument de l’atro- phie mentale du Meilleur des Mondes d’Huxley. Avec en filigrane la mort culturelle généralisée, aboutissement pathétique où, comme l’écrit ce même Huxley, il n’y aurait « aucune raison d’interdire un livre, puisqu’il n’y aurait plus personne pour vouloir en lire un. » Je me permets de considérer que les candidats à l’élection présidentielle, si soucieux - au moins dans leurs dis- cours - de la France, de sa grandeur, de son rayonne- ment, de son devenir et de la singularité de sa civilisation, devraient s’emparer du sujet. Ce que j’en dis, c’est pour leur bien, car lorsqu’il n’y aura plus personne pour lire un livre, il n’y aura sans doute plus grand monde pour lire leurs programmes. Fort heu- reusement, il nous restera les moustaches blondes d’Asté- rix à quoi nous rallier. Dominique Labarrière donnera la conférence d’ouverture du Festival du Livre en Bretagne de Guérande, vendredi 26 novembre à 18h, au Ciné Presqu’île de Guérande, sur le thème « Sous les masques du polar ». En- trée libre.

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