La Baule+
10 // Mars 2021 Covid-19 ➤ Entretien avec l’ancienne ministre de la Santé de Jacques Chirac Élisabeth Hubert : « La parole scientifique doit être suffisamment fréquente pour être transparente et explicative, mais aussi suffisamment rare pour qu’elle ne soit pas galvaudée. » L a Baule a ouvert en février son centre de vaccination au complexe Jean Gaillardon, d’abord réservé aux professionnels de santé et d'aide à la personne de moins de 65 ans, avant d’accueillir le grand public dès ce mois de mars. Franck Louvrier, maire de La Baule, souligne : « La vaccination appa- raît à ce jour comme la principale porte de sortie à cette crise sanitaire : toutes les énergies doivent donc être concentrées afin que tous les habitants de notre ter- ritoire puissent avoir accès à cette solu- tion. » Par ailleurs, dès le lancement de la vaccination pour le grand public, «l’es- pace Jean Gaillardon sera ouvert à l’en- semble de la population du territoire de Cap Atlantique et au-delà si besoin, conformément aux directives nationales.» Un centre d’appel est disponible, aux horaires d’ouverture de la mairie, afin de répondre à toutes les interrogations des administrés : 0 800 00 51 57. Le docteur Élisabeth Hubert, ancienne ministre de la Santé, préside le Comité de veille et d’information sanitaire de la ville de La Baule. La Baule + : Lorsque vous êtes arrivée au mi- nistère de la Santé en 1995, existait-il déjà des plans pour se préparer à de telles pandémies ? Élisabeth Hubert : Il ne faut pas être malhonnête et dire que les choses sont pré- vues. On apprend des cir- constances... Il y avait une Direction générale de la santé très efficace, avec un homme remarquable à sa tête, donc il y avait des plans pandémies afin que nous puissions répondre de façon rapide à des situations de crise. Mais, à cette échelle, non. C’était il y a vingt-cinq ans. Les choses ont beaucoup changé quand il y a eu l’épi- démie du SRAS et du H1N1. On a commencé à penser qu’il pourrait y avoir des pan- démies qui, à l’échelle mon- diale, au regard des facilités de communication entre les continents, étaient suscep- tibles de survenir. L’époque était particu- lièrement intéressante : on sortait de la chute du Mur de Berlin, il y avait encore des incertitudes sur les nouvelles répu- bliques des pays de l’Est et, par ailleurs, les at- tentats islamistes de Paris. Une réflexion était-elle engagée sur les risques de guerre bacté- riologique ? Oui, mais pas à l’échelle de la santé. Ce sont des hypothèses qui étaient travaillées par le monde de la défense, parce qu’il y avait eu un problème avec un gaz toxique au Japon. Mais on était encore dans des hypothèses en chambre, avec une idée de gaz dans un contexte militaire et aussi des choses plus simples. Au- jourd’hui, on n’est pas dans l’hypothèse d’une épidémie volontaire, mais les effets sont finalement identiques à ceux d’une guerre bactériolo- gique. Cependant, c’est vrai qu’il y a beaucoup trop de morts, entre 1 et 5 % selon les populations et les âges, mais nous ne sommes pas à l’échelle de 60 % de morts comme avec Ebola. On est en train de faire sauter des verrous réglementaires et administratifs Quelle est votre analyse sur le processus de vac- cination ? On assiste à une bataille. Il y a ceux qui pensent que les centres de vaccination ne sont pas forcément utiles et qu’il faudrait jouer la carte de la proximité avec une organi- sation à une échelle des cabi- nets des professionnels de santé. Mais il ne faut pas ou- blier que l’on aura 67 millions de personnes à vacciner, donc il faut passer à une organisa- tion presque industrielle. C’est toute la différence entre l’artisanat et l’industriel. Les deux sont respectables, mais les échelles ne sont pas les mêmes, puisqu’un artisan ne peut pas produire au-delà de ce que son temps humain le permet et c’est la même chose en termes de vaccination. La relative pénurie de vaccins, pendant quelques semaines, a entraîné de nombreuses cri- tiques à l’égard des labora- toires pharmaceutiques, mais il ne faut pas oublier qu’ils ont développé un produit en moins d’un an, avec un partage du risque, car ils ont pu construire et mettre en place tous les moyens de pro- duction à une étape où ils n’étaient pas du tout sûrs qu’ils allaient pouvoir mettre sur le marché un vaccin. Quant à la coopération avec les États, c’est une très belle réussite aux États-Unis et en Angleterre, un peu moins au sein de l’Union européenne, puisque certains États ont pu financer des logistiques considérables de production, ce qui a complètement dé- gagé les laboratoires de cette problématique des trois phases et ils ont pu tout faire en même temps. On est dans une échelle de temps qui a été considérablement réduite et qui démontre à quel point la coopération entre le public et le privé est importante. Il faut capitaliser sur la force des uns et les possibilités des autres. En termes d’organisa- tion du monde de la santé, on est en train de faire sauter des verrous réglementaires et ad- ministratifs. Il ressort tou- jours des éléments positifs d’une crise, c’est le cas, mais il est vrai que le caractère prospectif qui existe dans d’autres domaines, notam- ment dans la défense avec le terrorisme, avec des retours d’expérience et des analyses, doit aussi nous permettre de tirer des leçons. La prospec- tive se nourrit des retours d’expérience, des expériences étrangères aussi, et elle per- met de se projeter. La responsabilité collective n’est pas suffisamment présente Vous prenez l’exemple du virus Ebola qui tue 60 à 70 % de la popula- tion : un ministre gui- néen m’expliquait ré- cemment qu’ils étaient au cœur du séisme à Conakry et qu'ils ont quand même pu stopper Ebola. Or, on n’a pas su freiner l’expansion de la Covid-19 à l’échelon pla- nétaire. Comment se fait-il qu’un pays pauvre, avec très peu de moyens, ait ainsi pu blo- quer Ebola ?
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