La Baule+

la baule + 28 // Juillet 2021 La Baule+ : AlloVoisins est souvent présenté comme une réussite française dans l’uni- vers de l’Internet. Pou- vez-vous nous présenter votre concept ? Édouard Dumortier : AlloVoisins, c’est la plate- forme leader en France de services à la personne entre habitants, avec 3,6 millions de membres qui sont répar- tis dans toute la France. Un tiers de notre activité repose sur la location d’objets du quotidien entre voisins et deux tiers de l’activité sont des services (bricolage, jardi- nage, soutien scolaire, garde d’enfants…). Par exemple, si vous avez besoin de quelqu’un pour vous aider à monter un meuble, vous pos- tez votre demande et nous alerterons en temps réel tous les gens qui sont autour et qui pourront vous rendre le service dont vous avez be- soin. Sur le site, tous les gens sont évalués, avec des pho- tos de leurs réalisations, afin de garantir un maximum de confiance. Vous pouvez poster des demandes pour demander un service, mais aussi si vous avez besoin d’un outil. L’économie collabora- tive a longtemps été mé- prisée par les milieux économiques tradition- nels. Or, aujourd’hui, on en parle de plus en plus et c’est l’objet de votre livre… C’est un modèle qui a long- temps été pris de haut et considéré comme un mo- dèle de système D, ou de débrouille, plutôt bas de gamme, alors que c’est bien plus profond. Il faut avoir conscience que ce n’est ab- solument pas un rejet de la consommation, mais que c’est au contraire une façon de continuer à consommer. Ce n’est pas un truc d’alter- mondialistes, comme pour- raient le penser certains, mais c’est bien un modèle économique qui s’installe durablement et qui impacte tous les pans de l’économie. Par exemple, dans le do- maine de lamusique, les gens n’achètent plus de CD, mais ils s’abonnent à des plates- formes de streaming. Quand vous prenez un abonnement pour utiliser un service de lo- cation de vélos, c’est de l’éco- nomie collaborative aussi, puisque vous allez privilégier l’usage ponctuel d’un bien, plutôt que sa propriété. Économie collaborative ► Comprendre ce modèle qui bouscule notre économie Édouard Dumortier, fondateur d’AlloVoisins : « L’usage va remplacer la propriété. » O n parle beaucoup du développe- ment de l’économie collabora- tive et du modèle de la location qui pourrait supplanter progressive- ment celui de la propriété. Nous abor- dons ce sujet avec Édouard Dumor- tier, fondateur de la start-up nantaise AlloVoisins, qui vient de publier son premier ouvrage « Le futur de l’écono- mie collaborative ». Selon lui, l’écono- mie collaborative prend le contrepied de notre système économique actuel fondé sur la consommation de masse. Édouard Dumortier, né en 1977, est di- plômé de l’ESSCA. Après un riche par- cours professionnel au sein de grands groupes où il a occupé des fonctions opérationnelles diverses, il s’est lancé en 2012 dans l’aventure entrepreneu- riale, en fondant avec deux associés la plate-forme AlloVoisins dont il assure aujourd’hui la direction générale. La propriété n’est plus du tout considérée comme une fin en soi, mais comme un fil à la patte qui empêche d’être libre On dit souvent que les nouvelles générations ne veulent plus être pro- priétaires, que ce soit dans l’automobile ou même dans l’immobi- lier. Comment analy- sez-vous ce phénomène ? Une mutation est en train de s’opérer avec la société qui est issue des Trente Glorieuses. C’est une génération qui ar- rive à la retraite et, pour cette génération, la propriété était souvent synonyme de sécuri- té et d’ascension sociale. Les générations émergentes ont d’autres aspirations. Elles sont plus enclines à vivre des expériences, notamment de consommation, mais elles n’ont plus l’objectif de réus- sir dans la vie comme les gé- nérations précédentes : elles préfèrent réussir leur vie. Dans ce contexte, la proprié- té n’est plus du tout consi- dérée comme une fin en soi, mais comme un fil à la patte qui empêche d’être libre. Pour se déplacer, on avait auparavant besoin d’une voiture, or aujourd’hui on a besoin de se déplacer et cette notion de propriété perd de son intérêt On peut avoir diffé- rentes interprétations de l’économie collabo- rative. Pour certains, c’est un système qui échappe aux transac- tions financières et c’est donc du troc, tandis que pour d’autres, cela signifie la fin de la pro- priété privée avec un modèle d’abonnement permanent… Pour moi, il n’existe qu’une seule et unique définition de l’économie collabora- tive, celle qui est donnée par Wikipédia : c’est un modèle économique où l’usage va remplacer la propriété. Le troc, c’est l’une des formes de l’économie collaborative. Mais ce n’est pas tout blanc ou tout noir, puisque vous pouvez très bien avoir envie de devenir propriétaire de votre logement. Je pense que cela se justifie pleinement de vouloir être propriétaire de son logement. Mais, pour se déplacer, on avait aupara- vant besoin d’une voiture, or aujourd’hui on a besoin de se déplacer et cette notion de propriété perd de son intérêt. N’y a-t-il pas derrière ce contexte d’économie collaborative une in- vention purement ca- pitalistique de la part des marchands face à des populations qui éprouvent de moins en moins de désirs ? D’abord, je suis très fier de dire qu’AlloVoisins est une entreprise. Nous ne sommes pas une association, ni une structure à vocation sociale et solidaire. Cela ne nous empêche pas d’avoir un modèle qui repose sur des valeurs. Il faut rappeler que l’économie collaborative est un modèle économique qui repose sur une relation ga- gnant-gagnant. C’est aussi un modèle économique ver- tueux, puisqu’il propose aux gens de continuer à consom- mer, donc de se faire plaisir, sans se ruiner, en proposant des alternatives. Dans ce Nouveau Monde, toutes les entre- prises cherchent de nou- veaux modèles d’écono- mie collaborative… Tout simplement parce que les consommateurs récla- ment ce modèle, puisque ce sont toujours les consom- mateurs qui décident. Nos comptons 3,6 millions de membres à travers la France, mais notre vraie force, c’est notre communauté. Ce n’est pas le site Internet en lui- même. C’est une tendance de fond qui est initiée par les consommateurs et personne n’arrêtera cela. Je me sou- viens de l’industrie musicale: à la fin des années 90, elle était toute-puissante et elle ne voulait pas se remettre en question. Finalement, elle a été balayée d’un revers de main par le streaming… Dans ce développement de l’économie colla- borative, on découvre même un concept de location de vêtements. Cela signifie que tout le monde tente un peu tout… Le secteur du textile est vrai- ment très intéressant, parce que vous avez deux sons de cloche différents. D’un côté, on nous explique qu’il y a un secteur totalement sinistré, celui du textile, avec de nom- breux plans sociaux, mais en parallèle on nous parle du développement très fort de l’achat et de la revente de vêtements d’occasion et une plate-forme comme Vinted enregistre chaque jour près de 40 000 nouveaux ins- crits. Le patron du Bon Coin dit clairement que d’ici à cinq ans, le marché des vête- ments d’occasion aura sup- planté celui du neuf. Encore une fois, on parle d’un sec- teur d’activité, la mode, qui est extrêmement significatif dans nos sociétés occiden- tales, puisque le vestimen- taire est synonyme de posi- tion sociale. L’économie collabo- rative a fait peur à l’État pendant un cer- tain temps pour deux raisons : une main- d’œuvre qui esquive le Code du travail et une fiscalité qui se soustrait à Bercy… Il y a le sujet de la fiscalité des multinationales et il y a le sujet de la fiscalité de l’éco- nomie collaborative. Ce sont deux sujets différents. Sur le sujet de la fiscalité des mul- tinationales, les États disent qu’il n’est pas normal que Google ou Apple ne paient pas leurs impôts en France parce qu’ils ont leurs sièges en Irlande. Je ne veux pas

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