La Baule+

8 // Octobre 2020 Bien au-delà, sur les forma- tions supérieures, vous avez beaucoup de bacs profession- nels et de bacs techniques, à côté des bacs généraux, et je trouve que les passerelles vers des formations supé- rieures, comme des écoles d’ingénieurs ou de commerce, ne sont pas assez développées. Qu’a démontré le confinement ? Que les em- plois les plus précaires et les moins qualifiés étaient les plus utiles à la société. La France a tenu grâce à ces em- plois. Aujourd’hui, si vous êtes aide à domicile ou aide- soignant dans un EHPAD, vous êtes mal payé et vous ne pouvez pas évoluer. En plus, vous êtes peu considéré… Ce n’est même pas peu consi- déré : vous êtes invisible dans la société ! On dit qu’il faut augmenter les salaires et donner plus de moyens, mais parfois il suffit de développer des passerelles et de recon- naître des formations. Peut- être que l’aide-soignante qui est dans un EHPAD pourra devenir infirmière un jour sans que cela soit le parcours du combattant ou qu’on lui demande de repasser le bac ou le brevet des collèges alors qu’elle a quitté l’école à 14 ans. L’autre aspect, et je sais que c’est un sujet que vous connaissez, c’est celui du lo- gement qui est capital. Au- jourd’hui, on a des territoires perdus de la République dans des ghettos, mais le ghetto n’est pas tombé du ciel: à un moment donné, il y a eu une politique du loge- ment qui a favorisé ces ghet- tos. Par exemple, on a dé- versé des milliards sur l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) et pour quels résultats ? Une criminalité qui a augmenté, un communautarisme qui s’est développé et une radi- calisation qui n’a eu de cesse de se développer aussi. Ce sont nos impôts ! C’est pour cela que, quand on me dit qu’il faut encore plus d’ar- gent, je dis qu’il faut peut- être arrêter d’arroser et qu'il faut revoir notre politique du logement. Il faut revoir notre politique de formation pro- fessionnelle, il faut revoir notre politique d’éducation, il faut revoir notre politique de sécurité, il faut revoir notre politique judiciaire... Et notre politique économique ira de pair. La gauche a favorisé ces ghettos, mais avec le combat initial de SOS Racisme, notamment, elle a créé un droit la différence Que faire face à la mon- tée de l’islam radical en France ? J’ai connu l’is- lam d’Hassan II, de Sad- dam Hussein ou de Bourguiba, l’islam où les femmes étaient en minijupe… Et même en France ! Mes parents étaient musulmans et ils n’ont pas posé de pro- blèmes à la société française. À un moment donné, on a laissé se perdre ces territoires de la République. J’en veux beaucoup à la gauche. J’ai été élevée dans les cités, j’ai vu ces cités se paupériser et se ghettoïser, et la gauche a une responsabilité. Non seule- ment, elle a favorisé ces ghet- tos, mais avec le combat ini- tial de SOS Racisme, notamment, elle a créé un droit la différence. Je pense que nous ne sommes pas un pays de communautés, mais un pays de citoyens. On a fa- vorisé le communautarisme en disant à ces gens qu’ils avaient droit à une diffé- rence. Ces différences sont devenues des identités et cette identité n’est pas une identité républicaine. Je ne suis pas théologienne, je dis simplement que nous n’avons pas été assez fermes avec ceux qui ne respectent pas les lois de la République. On a essayé de les compren- dre, on a essayé de les excu- ser, on a essayé de dire que finalement cela ne dérangeait pas grand monde... Ces petits compromis sont devenus des compromissions et ces compromissions sont deve- nues des ségrégations. Pourra-t-on réussir cette intégration tout en renouant avec notre his- toire ? Ne croyez-vous pas que tous ces débats sur les ancêtres des ancêtres et sur notre his- toire sont des prétextes ? Là encore, notre histoire est notre histoire. L’histoire est l’affaire des historiens. C’est une œuvre collective. Nous sommes collectivement res- ponsables par rapport à notre histoire, quelle qu’elle soit et, aujourd’hui, on repart sur la culture de l’excuse. Avant, l’excuse, c’était : les pauvres viennent d’arriver, ils ont droit à la différence. Maintenant, c’est le droit à une histoire différente. Je ne tomberai pas dans ce piège du prétexte et de l’excuse. Nous avons une politique du carnet de chèques que l’on va payer très cher Sur la question de la fis- calité, nous sommes tou- jours le pays le plus taxé: êtes-vous d’accord pour dire que cela ne peut plus durer ? C’est ce que je viens de vous dire : nous avons une poli- tique du carnet de chèques que l’on va payer très cher. À un moment donné, des ci- toyens ne voudront plus être dans cette solidarité, parce qu’ils ne sont pas respon- sables de cette gabegie. La qualité des soins va diminuer et l'on va encore avoir une médecine à plusieurs vitesses À un moment, il y avait des gens qui voulaient quitter la Sécurité so- ciale pour aller vers des assurances privées et on leur a tapé dessus… Je tiens à notre héritage du Conseil National de la Résis- tance et à cette protection so- ciale qui est fondée sur la so- lidarité. C’est ce qui permet aussi une égalité des chances, notamment en termes de soins. Mais, quand cette pro- tection sociale ne pourra plus être assurée financièrement - regardez la dette publique et les dépenses de santé - la qualité des soins va diminuer et l'on va encore avoir une médecine à plusieurs vi- tesses. D’ailleurs, on y est déjà, puisque tout le monde n’a pas accès à la même qua- lité des soins. Êtes-vous favorable à une baisse forte de la fis- calité dès les premiers mois du quinquennat, pour vraiment donner un signe fort aux Fran- çais ? Rappelez-vous : quand Ni- colas Sarkozy a été élu en 2007, il a fait un bouclier fis- cal pour que l’impôt des plus riches ne dépasse pas un certain seuil et, quand la ri- chesse des citoyens est in- vestie dans l’économie fran- çaise, il peut y avoir un avantage. Cela permet de re- tenir la richesse produite par nos citoyens. Il a mis en place cet avantage fiscal et, pour ceux qui travaillent, qui contribuent aussi à la ri- chesse, il a instauré les heures supplémentaires dé- fiscalisées. Toute personne qui contribue à la richesse du pays a ainsi un avantage fiscal. Les enseignants sont venus me voir après l’élec- tion de François Hollande et beaucoup avaient perdu sur leur pouvoir d’achat en rai- son de la suppression de cette mesure. Il faut donner des signes forts. La poli- tique, c’est aussi des sym- boles. Et il faudra revoir le système de protection so- ciale. Il y a également la question du grand âge. On l’a vu avec la Covid-19 qui a révélé toutes les faiblesses de notre système : par exem- ple, la dépendance vis-à-vis de la Chine, notre absence de souveraineté sanitaire, les personnes âgées que l’on a abandonnées, l’accès aux soins qui étaient assez iné- gal, tous les métiers qui tien- nent le pays qui ne sont ni reconnus, ni récompensés... Que pensez-vous des po- litiques des élus écolo- gistes qui se servent de leur idéologie comme d'un cheval de Troie en faveur de la décrois- sance ? L’enjeu environnemental est l’affaire de tous. Ne croyez- vous pas que vous avez in- tégré cet enjeu environne- mental dans votre quotidien? On fait tous at- tention, on ne se nourrit plus de la même manière, on ne se déplace plus de la même manière... Tous ces enjeux ont intégré notre quotidien. Simplement, comme ces enjeux sont de- venus des priorités pour les Français, on a considéré que les écologistes avaient le monopole de ces questions environnementales. À Paris, la priorité des écologistes, ce n’est pas de faire de la protection environnemen- tale. Ils défendent des mi- norités, ils jugent tout le monde et ils font des procès à tout le monde. Je consi- dère que l’environnement mérite beaucoup mieux que tout cela. Aujourd’hui, cela fait bien longtemps que les entreprises ont intégré aussi cela. Il y a maintenant des rapports d’activité et de dé- veloppement durable. Donc, tout le monde s’est engagé sur cette voie. Vous apparaissez dans tous les sondages comme la personnalité politique qui n’a pas peur de prendre des coups… Je me souviens d’un échange que j’ai eu avec Simone Veil, elle me disait : « Plus je vous vois, plus je me dis que, quand j’étais au pouvoir, je n’en ai peut-être pas fait as- sez… » Elle me disait cela parce que, quand on est élu, c’était le moment d’agir. Je ne suis pas là pour préserver une position ou un poste, j’ai envie de me battre et de continuer de mener mes combats. Je ne vais pas me taire, je ne vais quand même pas avoir peur, sinon je vais le regretter. Je pense qu’il y a beaucoup de Français qui se retrouvent dans ce que je suis et dans mon parcours. Je ne vais quand même pas décevoir tous ces gens qui peuvent se dire que tout sera possible pour leurs enfants si, pour moi, cela a été pos- sible. Je ne veux pas déce- voir ceux-là et ce sera tou- jours le sens de mon combat. Mes combats ne sont pas terminés. Même quand vous avez gagné un combat, il n’est jamais ac- quis, il faut toujours demeu- rer vigilant. Vous évoquez la mé- moire de Simone Veil qui, lors de son discours historique sur l’IVG, avait bien précisé les li- mites éthiques et mo- rales qu’elle fixait. Or, cet été, le gouvernement a voulu étendre le délai légal jusqu’à neuf mois sous condition de dé- tresse psychosociale. Quelle est votre position sur ce sujet ? Les lois sur la bioéthique concernent tous les aspects de la vie. L’IVG, cela peut vous renvoyer à des expé- riences personnelles. Ce sont des expériences que j’ai connues puisque j’ai été ma- gistrat. J’ai vécu dans une cité où les femmes étaient en détresse, elles ne pou- vaient pas parler. Ce sont des sujets très graves. On a traité cela comme une ques- tion technique, de façon bâ- clée, en catimini, en plein été, alors qu’il n’y avait per- sonne dans l’hémicycle... Cela en dit long sur ce gou- vernement. Propos recueillis par Yannick Urrien. Rachida Dati : « À Paris, la priorité des écologistes, ce n’est pas de faire de la protection environnementale. Ils défendent des minorités, ils jugent tout le monde et ils font des procès à tout le monde. »

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