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la baule + 14 // Mai 2021 Justice ► Un avocat de gauche brise le tabou d’une justice politisée à gauche La Baule + : Quand on gagne un procès, on explique que la justice est fantastique parce qu’elle est libre. Mais lorsqu’on le perd, on dit que la justice est poli- tique… Vous avez ana- lysé de très nombreux événements et vous en arrivez à la conclusion que la justice est par- tiale. Cet ouvrage est-il le fruit de plusieurs an- nées de notes ? Régis de Castelnau : Je suis avocat et, effective- ment, j’essaie de décrire un panorama. La justice d’au- jourd’hui pose beaucoup de questions. Il y a un déficit de confiance vis-à-vis de la jus- tice aujourd’hui. Les études d’opinion le démontrent. Tout ceci n’est pas le fruit du hasard, c’est le fruit d’un processus assez particulier qui a concerné la justice française. On est un pays de régulation administrative, où la justice est passable- ment soumise au pouvoir exécutif. On connaît l’épi- sode de la Deuxième Guerre mondiale, puis, au début des Régis de Castelnau : « Je n’aime pas que la justice soit à ce point dévoyée sur des bases politiques. » R égis de Castelnau a longtemps été l’un des avocats du Par- ti communiste français et de la CGT. Ancien membre du PCF, il a éga- lement été le président de l’association France-Amérique latine, structure mo- bilisée dans le soutien aux peuples vic- times des dictatures des années 1970 et 80. Enseignant à l’Université Paris 11 Panthéon-Assas, spécialiste en droit pu- blic, il a dirigé un cabinet consacré à la défense de la sphère publique. On ne saurait suspecter Régis de Cas- telnau d’avoir des sympathies à droite et c’est aussi pour cette raison que son dernier livre prend une dimension par- ticulière lorsqu’il dénonce la politisa- tion de la justice. Il démontre comment les différents dispositifs mis en place par François Hollande ont permis à la haute fonction publique judiciaire, en disqualifiant François Fillon, d’assurer l’arrivée à l’Élysée d’Emmanuel Macron et de devenir ensuite une pièce essen- tielle de son exercice du pouvoir. « Une justice politique » de Régis de Castelnau est publié aux Éditions L’Ar- tilleur. années 90, avec les grands scandales politiques ou fi- nanciers, après les années fric de la décennie 80 et surtout la disparition des grands clivages politiques. La concurrence entre les dif- férents courants s’est faite sur la communication poli- tique, ce qui nécessitait plus d’argent. Donc, on est entré dans la corruption politique. La justice s’est emparée de ce phénomène, soutenue par l’opinion publique, mais aussi par la presse. Il y a eu une espèce d’alliance entre le troisième et le quatrième pouvoir pour affaiblir et porter des coups au pouvoir législatif et au pouvoir exé- cutif, c’est-à-dire à la classe politique. La justice cher- chant son émancipation à cette occasion, il y en a eu pour tout le monde de la part de cette justice qui sou- haitait affaiblir le politique. La justice a conquis son in- dépendance. Les politiques sont terrorisés par la justice et, quand ils disent qu’ils ont confiance dans la justice de leur pays, ils mentent : ils en ont une peur bleue et on peut les comprendre. Cette conquête de l’indépendance, qui n’existait pas aupara- vant, s’est faite, non pas pour venir sur le terrain de l’impartialité, mais pour, au contraire, mettre en place une partialité politique. Au début des années 2000, la droite étant revenue au pouvoir, pour des raisons sociologiques, culturelles et idéologiques, la justice ainsi politisée s’est révélée sur une pente de gauche. Si l’on fait le bilan des affaires politico-financières, avec notamment l’affaire Fillon, où la magistrature a disqua- lifié François Fillon par des voies judiciaires, en permet- tant l’élection d’Emmanuel Macron, c’était un choix po- litique. Il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron était ministre de François Hol- lande. Il était soutenu par le Parti socialiste. Tout l’appa- reil politique, de Jean-Yves le Drian à Christophe Casta- ner, en passant par Richard Ferrand, c’étaient tous des socialistes, même si, au- jourd’hui, les choses sont peut-être un peu plus nuan- cées. J’ai essayé de raconter cette histoire, en partant des années Chirac, jusqu’à évoquer l’affrontement judi- ciaire dont a fait l’objet Ni- colas Sarkozy, notamment l’affaire des sondages de l’Élysée, qui était une opé- ration destinée à porter des coups à Nicolas Sarkozy. Dès qu’il a quitté l’Élysée, les choses se sont accumu- lées contre lui. Cette série de raids judiciaires était motivée par la volonté de le mettre en difficulté. Finale- ment, François Hollande a utilisé cette dérive pour fi- naliser un système qui a une triple fonction. D’abord, pro- téger les amis de François Hollande et d’Emmanuel Macron : le président actuel n’a pas à se plaindre de la justice concernant ses amis. Ensuite, frapper les adver- saires politiques. On a vu ce qui s’est passé avec François Fillon, c’est extraordinaire. En janvier 2017, il est à 24 % dans les sondages, Em- manuel Macron à 16 %, et il y a eu cette instruction fulgurante. Il n’y a pas un avocat ou un magistrat fran- çais qui peut dire qu’il a vu dans sa carrière une affaire traitée de cette façon ! On a vu récemment, avec la condamnation de Nicolas Sarkozy dans cette fameuse affaire des écoutes, que le dossier était vide. Toute la presse a constaté que c’était une construction artificielle, moyennant quoi il a été condamné à une peine ex- trêmement lourde sur des bases juridiques scanda- leuses. J’ai appris que la col- légialité qui a jugé Nicolas Sarkozy était présidée par une personne qui considé- rait que la relaxe s’imposait, mais il y a eu des pressions du corps des magistrats pour que les deux assesseurs s’y refusent. Je ne sais pas ce que dira la Cour d’appel mais, sur le plan strictement judiciaire, cette décision est un scandale. Je ne défends pas Nicolas Sarkozy. Je n’ai jamais voté pour lui, je n’ap- partiens pas à sa famille po- litique. Mais je n’aime pas que la justice soit à ce point dévoyée sur des bases poli- tiques. Avec Nicolas Sarko- zy, on a eu des règlements de comptes et la volonté d’éviter son éventuel retour en politique. L’une des moti- vations de la condamnation de Nicolas Sarkozy était bien destinée à l’empêcher de re- venir en politique. On peut se dire que la justice peut être tentée de recommencer ce qu’elle a déjà fait Vous précisez que vous ne partagez pas les idées de Nicolas Sarko- zy, puisque vous avez été membre du Parti communiste et que vous avez été l’avocat de la CGT et du PC… Exactement. Je me rattache à la famille de la gauche, mais aujourd’hui ce clivage est un peu fatigué. Quand je vois la façon dont cette jus- tice accepte d’être politisée, je suis choqué et cela ne me va pas. Je n’aurais pas voté pour François Fillon, mais ce n’est pas à la justice de choisir qui sera président de la République. Nous entrons en période préélectorale et l’on peut se dire que la jus- tice peut être tentée de re- commencer ce qu’elle a déjà fait, c’est-à-dire d’intervenir dans le processus électoral. Je rappelle qu’il y a deux candidats déclarés, Jean- Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Et tous les deux sont dans la seringue judiciaire. Pour l’instant, il ne se passe rien et le feu sous les casse- roles est très doux. Mais, du jour au lendemain, on peut le faire partir. Ils l’ont déjà fait et la condamnation de Nicolas Sarkozy montre bien qu’ils sont toujours sur cette orientation politique. Si l’on avait eu un jugement de re- laxe, ma position aurait été de dire qu’il y a des contra- dictions au sein du corps judiciaire et que certains ne veulent plus jouer ce rôle. La condamnation m’amène à considérer que, pour l’ins- tant, le corps des magistrats est très homogène. Les syndicats de magistrats sont très politisés LesFrançais ont confon- du les mots impartialité et indépendance. Si j’at- tends de Pol Pot qu’il soit impartial, cela va être difficile, mais si je lui demande d’être indé- pendant, il n’y aura pas de problème… On répète tout le temps le mot d’indépendance... Les syndicats de magistrats sont très politisés. Donc, je sou- haite une séparation radi- cale du siège et du parquet, et je souhaite que l’on sup- prime le syndicalisme dans la magistrature du siège. Vous vous faites juger par quelqu’un qui appartient à une organisation syndicale qui passe son temps à vous critiquer : c’est ce qui s’est passé avec Nicolas Sarko- zy, c’est invraisemblable. Il y a aussi l’affaire du mur des cons au sein d’un lo- cal syndical ouvert à tous les vents, avec un panneau sur lequel on affichait des photos de justiciables en les traitant de cons. Il n’y a pas eu de suites profession- nelles. Les gens qui sont à l’origine de ce panneau au- raient dû être foutus dehors de la magistrature. Dans le scandale du mur des cons, il y a eu un article dans la presse, cosigné par un diri- geant important de l’Union syndicale des magistrats et du Syndicat de la magistra- ture, qui est très gauchiste, qui disait que l’impartialité est quelque chose de dé- modé... On doit demander aux magistrats de laisser leurs opinions politiques à la maison et c’est la raison

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