la baule+ 12 | Mars 2026 Rencontre > Le médecin-chef de la BRI revient sur son parcours Denis Safran : « Nous ne sommes pas près d’éradiquer les forces du mal. » Grand patron hospitalier, médecin-chef de la BRI, l’ancien Antigang, Denis Safran accompagne cette unité d’élite dans toutes ses actions. Le 9 janvier 2015, il a participé à l’assaut contre l’Hyper Cacher et, le 13 novembre, il a été le premier médecin à entrer au Bataclan. Comment arrive-t-on en première ligne de missions aussi dangereuses ? Denis Safran raconte son parcours exceptionnel d’enfant de la République, fils unique de parents juifs polonais ayant échappé à la déportation. À l’âge de 20 ans, il a décidé de vouer sa vie à réparer des corps cassés. Jeune interne, il allait chercher les blessés de la route avec l’un des tout premiers SAMU. En 2000, il a créé à l’hôpital Georges-Pompidou un grand service d’anesthésie-réanimation pour les polytraumatisés. En 2011, il a médicalisé la BRI. Denis Safran partage aujourd’hui sa vie entre sa péniche, le 36 quai des Orfèvres d’où partent les missions de la BRI, la place Beauvau et l’île de la Cité, où il conseille le ministre de l’Intérieur et le préfet de police sur les questions de santé. Médecin de combat, ce farouche républicain est au cœur du dispositif antiterroriste. Son expertise, sa bravoure et sa vision offrent un éclairage unique sur les dangers auxquels nous devons faire face. « Médecin de combat » de Vincent Remy et Denis Safran est publié aux Éditions Grasset. La Baule+ : Vous avez donné une conférence au Croisic le 28 février dernier pour évoquer votre métier. D’abord, pourquoi Le Croisic ? Connaissiez-vous ce port de pêche breton ? Denis Safran : Non, c’est pour moi l’occasion de le découvrir. J’ai été invité par Jacques Bruneau, l’une de mes relations du temps où j’étais expert judiciaire auprès de la Cour de cassation et de la Cour d’appel de Paris. J’ai beaucoup travaillé avec lui et nous avons conservé une relation amicale. Je suis médecin de police, mais je ne suis pas policier Vous avez été médecin-chef de la BRI. Si l’on vous demande si vous êtes flic ou médecin, que répondez-vous ? Je suis médecin, médecin de police, mais je ne suis pas policier. Les médecins qui travaillent dans ces unités d’élite n’exercent que la médecine avec les policiers. Il ne faut pas confondre les deux métiers. L’objectif est de faire deux métiers différents, mais de les faire ensemble et en parfaite harmonie. L’objectif du médecin étant de sauver des vies, cela signifie sauver des victimes, des policiers et implique peut-être même aussi de soigner des méchants… Absolument. Le premier rôle du médecin dans une colonne d’assaut, c’est évidemment de prendre en charge quasi instantanément l’un des policiers de la colonne d’assaut qui serait blessé. Bien entendu, dans cette situation, le médecin reste médecin, soumis à ses obligations déontologiques. Donc, il sera amené à prendre en charge évidemment des victimes, des tiers, voire la personne mise en cause si c’est nécessaire. Peut-on faire un parallèle avec un médecin de guerre qui est au front ? Oui, parce que le médecin des colonnes d’assaut, c’est le médecin de l’avant, celui qui va être en zone de combat. En matière de police, on appelle cela une zone d’exclusion totale, c’est-à-dire une zone qui n’est pas du tout sécurisée, dans laquelle les services de secours ne vont pas pouvoir intervenir immédiatement : donc, tant que les hostiles ne seront pas neutralisés et tant que la zone n’aura pas été déclarée sûre, en particulier après le passage des démineurs qui doivent s’assurer que le bâtiment en cause n’est pas piégé. Vous êtes professeur de médecine et anesthésiste réanimateur. Quels sont les degrés de formation supplémentaires que vous devez recevoir par rapport à vos collègues ? Il faut avoir une formation solide à la médecine d’urgence en période aiguë, à la réanimation, mais également une formation à la médecine dite préhospitalière. C’est-à-dire à la prise en charge avant l’hôpital, dans des conditions nécessairement dégradées par rapport à ce que l’on peut faire dans un hôpital. Peut-on évoquer, même pour quelqu’un de votre niveau, le traumatisme après le 13 novembre (Bataclan) et le 9 janvier (Hyper Cacher) ? Chacun réagit en fonction de son éducation, de sa vie, de sa formation, de son expérience ou de sa structure mentale. Si vous me posez directement la question, non, je n’ai heureusement pas été atteint du moindre psychotraumatisme et je n’ai pas eu besoin de faire appel à un quelconque psychologue après tous ces événements. On sait que vous avez du caractère, mais sans parler de traumatisme, peut-on dire que vous y pensez souvent ? On y pense évidemment. Mais j’y pense parce que vous m’en parlez ! Sinon, je pense à autre chose et en particulier à mes activités quotidiennes, qui sont suffisamment prenantes pour que je n’ai pas à me pencher sur mes états d’âme. Je suis un pur produit de l’école républicaine Vous avez consacré votre vie à sauver d’autres vies, c’est aussi le sens de votre histoire… J’ai servi le service public toutema vie et exclusivement le service public. Mes parents étaient des immigrés, ma mère déjà de la seconde génération, mais mon père de la première génération. Ils se sont intégrés à la France malgré les événements qui se sont déroulés pendant la guerre. Voilà, nous sommes des serviteurs de la République française. Je suis un pur produit de l’école républicaine, de l’école communale, comme on l’appelait. Nous vivons encore actuellement dans une certaine naïveté Vos parents, juifs polonais, ont échappé à la déportation, vous dédiez votre vie à sauver celle des autres et vous plongez dans la plus grande barbarie, car on a tué des gens simplement pour ce qu’ils sont… Vous savez, j’ai toujours considéré que la vie n’est qu’un éternel recommencement et nous ne sommes pas près d’éradiquer les forces du mal. Il faut en être conscient. Il faut être pragmatique et il faut se donner les moyens de vivre au mieux et de conserver ses valeurs malgré tout. Je crains fort que nous vivions encore actuellement dans une certaine naïveté. En ce qui me concerne, j’essaye d’être très lucide. Je sais ce qui s’est passé depuis des siècles et des siècles. Je sais que tout cela peut revenir et que la démocratie est quelque chose de fragile. Il faut lutter pour la défendre au jour le jour. On sait qu’en période de guerre, la recherche en matière de médecine avance très fortement. Dans votre métier, y a-til parfois de nouveaux enseignements en matière de recherche médicale, notamment sur les protocoles de soins ? Oui, bien sûr. On tire toujours une expérience et un bénéfice de ce genre de situations dramatiques. Par exemple, à la suite des attentats, nous avons pris conscience que la façon de soigner, lorsqu’il y avait de nombreuses victimes, ce que nous appelons une tuerie de masse, entraînait une prise en charge forcément différente d’une situation normale et quotidienne. Ainsi, on sait très bien que les premiers gestes doivent être des gestes de survie. Les premiers gestes au bloc opératoire, bien souvent, ne sont pas des interventions chirurgicales totalement curatives, mais sont destinés à permettre la survie avec des interventions brèves pour pouvoir prendre le plus grand nombre de patients en charge rapidement, quitte à reprendre ensuite une nouvelle intervention pour parfaire le traitement. Tout cela, ce sont des enseignements que nous acquérons à partir des retours d’expérience et partir de l’adaptation des équipes médicales aux nouvelles situations. Propos recueillis par Yannick Urrien.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2