la baule+ 10 | Avril 2026 Lorsqu’un chef d’État comme Ronald Reagan a annoncé, avec son bon sens et sans tableur Excel : « Je vais baisser les impôts et cela va ramener plus d’argent à l’État en recettes fiscales », les hauts fonctionnaires ont dit que ce n’était pas crédible… Là aussi, il faut toujours avoir une certaine prudence dans les recettes que l’on emploie. Parce que, à force de baisser les impôts, quelquefois, on ne crée pas de nouvelles recettes. Mais vous avez raison de le noter. Les sociétés sont à la fois gouvernées et se gouvernent elles-mêmes par simplement l’acceptation d’un certain nombre de représentations d’idées qui font que lorsque vous proposez quelque chose qui est compatible avec ces idées, la personne a tendance à l’accepter comme juste. Lorsqu’une partie de ces idées sont erronées, ou trop faibles pour pouvoir être prolongées par une mesure générale, il est très compliqué de changer. Mais si l’on revient à cette opposition entre populisme, expert, élite ouverte ou élite fermée face au peuple, c’est le vrai enjeu aujourd’hui. L’élite n’est plus remplaçable de façon claire dans un processus de commandement pyramidal, mais cela oblige à une restructuration du réseau qui tient le pouvoir. En réalité, au sein des élites comme dans le peuple, on trouve les plus abrutis comme les plus intelligents… Mais revenons à Donald Trump à partir de cette réflexion… Il fait face dans son pays à un système dans lequel il n’est pas dominant, comme on veut bien le faire croire et comme on le présente depuis des années. Les Américains aiment bien les acronymes et ils désignent souvent le President of the United States comme le Potus. Or, le Potus est impotent aux États-Unis ! C’est ce que j’essaye d’expliquer dans mon livre. Il n’y a pas aujourd’hui, aux États-Unis, la notion d’intérêt général et d’une puissance publique au service de cet intérêt général Le pouvoir fédéral est un pouvoir qui a été voulu faible par la Constitution des États-Unis et cette Constitution n’a pas changé. Il y a un ensemble de pouvoirs fédéraux qui se sont constitués au fil des temps par délégation du Congrès. Il n’y a pas de pouvoir exécutif aux États-Unis qui procède de la notion de puissance publique au service d’un intérêt général, comme c’est le cas dans la plupart des pays européens et en France également. Il n’y a pas aujourd’hui, aux États-Unis, la notion d’intérêt général et d’une puissance publique au service de cet intérêt général. C’est ce qui fait que Donald Trump se bat contre un certain nombre de pouvoirs délégués par le Congrès. La justice vient régler, non pas la conformité à un intérêt général, mais simplement que les différentes entités qui travaillent en parallèle ne viennent pas empiéter de façon illégale - le mot est important - par rapport au domaine de l’autre. Le pouvoir exécutif est dans notre pays complètement unifié et sous la responsabilité du président de la République qui incarne la Nation. Aux États-Unis, par exemple, il n’y a pas d’idée de Nation puisque c’est la Constitution qui fait la Nation. Dans les médias, on reproche beaucoup à Donald Trump de ne pas savoir où il va et de changer d’avis très fréquemment. Or, vous expliquez que c’est le comportement classique de l’entrepreneur qui cherche son marché… Exactement. Quand vous faites face à un système de pouvoir pyramidal, vous enlevez la tête, vous changez l’organisation. Lorsque vous êtes dans un réseau, si vous changez un nœud du réseau, le réseau se reforme autour, mais vous ne changez pas la nature du pouvoir. Or, aujourd’hui, Trump veut changer la nature du pouvoir. Il s’appuie sur la construction d’un État fédéral et ces nœuds de réseau tiennent le pouvoir exécutif. Il fait appel directement au peuple parce qu’il est face à un système en réseau qui est intransformable et qui maintient un conservatisme absolu. Les réseaux sont très puissants et, si vous coupez une tête, il se refait autour. Quand vous avez un dictateur, vous l’enlevez, donc c’est simple. Mais quand vous êtes face à un fonctionnement où tout le monde est complice des uns des autres, comment faites-vous ? J’ai voulu illustrer cette absence de solutions rationnelles par un renversement de l’image dont on affuble Trump, qui est un accord-maker en anglais, c’est-à-dire celui qui fait des affaires, c’est-à-dire qui fait des accords avec quelqu’un : « Je te donne, tu me donnes ». En fait, cela correspondait assez bien à ce qui avait été fait lors du premier mandat. Une fois candidat, il a été obligé de faire des accords avec un certain nombre d’intérêts privés ou institutionnels pour pouvoir avoir leur appui dans la dernière ligne droite. Cela a donné lieu à la rédaction d’un programme qui est paru le 26 octobre 2016. Il y avait 12 chapitres et, dans la plupart de ces 12 chapitres, vous pouviez identifier quel groupe de pression était à la base de cet accord. Aujourd’hui, comme il a transformé son objectif de 2016 qui était d’exercer un pouvoir dans ce réseau, car il s’en est fait exclure violemment, son objectif actuel est de casser ce réseau. Comme il est face à ce réseau, et comme il n’y a pas une solution rationnelle, il est obligé de déstabiliser ce réseau de façon successive. C’est quelqu’un de très pragmatique. Il s’appuie sur le peuple qui est au fondement de tout pouvoir dans toute société humaine, comme Périclès et, deuxièmement, il se fait porter par un courant institutionnel américain qui a redémarré après Reagan, qui était assez puissant avec Théodore Roosevelt, qui avait retrouvé des forces avec Franklin Delano Roosevelt au moment du New Deal, qui a redémarré avec Ronald Reagan, Clinton, Bush et qui tend à constituer un pouvoir fédéral qui domine l’ensemble du système américain. Les ÉtatsUnis sont dans la situation de la France du XVIIe siècle où Louis XIV a fait passer l’organisation de la France d’un pouvoir partagé avec les grands, les ducs et pairs, à un système où le pouvoir du souverain était absolu. C’est ce qu’il faut mettre en évidence. Hubert Rodarie : « Trump est un accord-maker en anglais, c’est-à-dire celui qui fait des accords avec quelqu’un.» Le pouvoir n’est pas détenu par un réseau localisé au sein de l’Europe, mais il s’est concentré en un seul point, c’est-àdire Bruxelles Sur l’Europe, vous évoquez larestrictiondenos libertés, la novlangue, les discours qui ne correspondent plus à la vie du peuple… Bref, l’Europe ne fonctionnera pas tant qu’il n’y aura pas une uniformisation sociale et fiscale. Oui, le sujet est difficile. La tendance est inverse de celle des États-Unis : c’est-à-dire que le pouvoir n’est pas détenu par un réseau localisé au sein de l’Europe, mais il s’est concentré en un seul point, c’est-à-dire Bruxelles. 80 à 90 % de toutes les lois sont européennes, et notamment celles qui concernent le fonctionnement économique. Tous les secteurs sont largement pilotés par des directives européennes centralisées. Le deuxième point, c’est que le dispositif qui gouverne à Bruxelles fait partie de ce réseau que s’efforcent de combattre Trump et son administration. Ce n’est pas l’exercice d’un pouvoir solitaire. Au contraire, pour ce deuxième mandat, c’est un exercice qui se fait de façon solidaire avec une équipe très soudée qui, en un an, n’a connu quasiment aucun départ de tête pensante. En Europe, par une concentration des pouvoirs au sein de ce que l’on pourrait appeler une oligarchie, on observe qu’elle est en lutte face au pouvoir américain. S’il faut s’autonomiser face à Trump, ce n’est pas avec le personnel politique actuel que l’on réussira à le faire, tant il est impliqué dans des réseaux qui sont aujourd’hui en butte avec ceux qui s’installent progressivement au pouvoir aux États-Unis. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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