La Baule+

la baule+ 6 | Juin 2025 Travail ► L’auteur de « Journal d’un salaud de patron » nous invite à repenser notre rapport au travail Julien Leclercq : « Il est quasiment impossible de recruter dans huit métiers sur dix. » Dans une France où 6 millions de personnes cherchent un emploi, plus d’un million de postes restent désespérément vacants. Services à la personne, agriculture, bâtiment, industrie, ou même comptabilité et web, de nombreux secteurs peinent à recruter et à conserver leurs salariés. Pourquoi ce paradoxe ? Serait-ce inhérent à la « fainéantise » des jeunes ou à l’intransigeance de certains patrons ? Loin des caricatures, Julien Leclercq nous invite à réfléchir aux véritables enjeux du travail. Il propose des pistes concrètes : repenser les organisations (semaine de quatre jours, autonomie accrue), réenchanter le travail collectif, ou adapter la formation aux réalités de demain. Julien Leclercq est chef d’entreprise. Auteur de plusieurs essais, dont «Journal d’un salaud de patron » qu’il a adapté en one-man-show, il a choisi l’humour et l’anecdote pour aborder des sujets au cœur de la société. Il a également été président de l’association Entreprendre pour apprendre et vice-président du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise. « Recherche (désespérément) salariés» de Julien Leclercq est publié chez Fayard. La Baule+ : Le confinement a-t-il constitué un marqueur de ce changement de mentalité à l’égard du travail ? Julien Leclercq : C’est vrai, il y a une grosse accélération du changement : ce n’est plus la vie des gens qui doit s’adapter au travail, mais c’est vraiment le travail qui doit s’adapter à la vie des gens. On a poussé le culte de l’individualité au paroxysme. C’était plutôt bien de s’interroger, mais nous sommes arrivés à un point culminant avec la pandémie. Les salariés recherchent maintenant la liberté. C’est une suite logique de l’expérience démocratique. Donc, on se réinterroge sur la place du collectif. Vous êtes à la tête d’une agence de communication et vous avez ouvert un restaurant. C’est cette expérience dans la restauration qui vous a permis de prendre conscience de ce problème… J’ai une agence de presse depuis une quinzaine d’années et j’ai repris un restaurant en 2020. Il se trouve que le métier de journaliste est celui qui est le moins en tension en France. Lorsque je publie un post pour recruter un journaliste, je reçois 200 candidatures ! Lorsque j’ai racheté ce restaurant dans le Gers avec ma compagne, nous pensions que ce serait assez facile de sélectionner des candidats. Or, à neuf jours de l’ouverture, nous n’avions personne... Nous avons écarté deux ou trois candidats, parce qu’ils ne correspondaient pas à nos critères. Par exemple, nous n’avions pas envie de recruter quelqu’un qui sente l’alcool dans un bar. Mais nous nous sommes retrouvés à vraiment avoir peur. Nous avons pris conscience qu’il y a énormément de métiers où il n’y a pas du tout assez de monde. Vous recevez 200 candidatures pour un poste de journaliste. Toutefois, les gens ont souvent une fausse idée de la réalité de ce métier, notamment sur la concentration que cela nécessite, le stress, la rigueur et la disponibilité aussi. Ils ne perçoivent que l’aspect agréable et valorisant, ce qui ne représente que 5 à 10 % du temps. À l’inverse, on imagine la globalité du métier d’un serveur de restaurant et l’on comprend que c’est épuisant… Oui, il y a beaucoup de fantasmes autour de la profession de journaliste. Mais c’est un métier très large et celui qui va couvrir un conflit, comme en Ukraine, n’a rien à voir avec celui qui rédige un magazine de cuisine. Je continue à penser qu’il y a de la place pour quelqu’un de motivé et qui sait surtout cultiver sa différence. Mais il y a peu d’élus. À l’inverse, ce qui m’a choqué, c’est de voir qu’il est quasiment impossible de recruter dans huit métiers sur dix. Il y a un million d’emplois à pourvoir dans de nombreux secteurs, notamment la restauration, l’agriculture, les services à la personne, le bâtiment et même l’industrie des jeux vidéo. C’est vrai, parfois on voit le mauvais côté de certains métiers. Un serveur fait une quinzaine de kilomètres par service, avec un contact client permanent, certains ne sont pas toujours faciles. En plus, il faut être bon commerçant, organisé et rigoureux. Tout cela pour des salaires qui ne sont pas très élevés. Une femme est venue me demander de ne plus travailler entre 15 heures et 17 heures car c’est le seul moment où elle peut voir son amant Ce changement de mentalité affecte tous les emplois et vous racontez que dans votre agence de communication, une salariée est venue vous demander de ne plus travailler l’après-midi entre 15 heures et 17 heures. Vous pensiez que c’était pour un motif important, comme s’occuper d’un enfant ou d’un parent malade. Or elle vous a expliqué que c’était pour voir son amant… Je travaille avec des populations très différentes, des journalistes, des cadres, mais aussi des gens qui ont des profils un peu plus chaotiques. Je voulais montrer jusqu’où la vie privée pouvait aller dans les demandes que l’on reçoit. Effectivement, une femme est venue me demander de ne plus travailler entre 15 heures et 17 heures. Je lui explique que ce n’est pas possible, surtout avec son poste. Je propose quelques adaptations, mais certainement pas tous les jours. Je finis par lui demander si elle a un problème. Et elle me répond que c’est le seul moment où elle peut voir son amant, parce que ses enfants sont à l’école ! Je me suis retrouvé désemparé. Finalement, elle a pu prendre quelques après-midi, mais ce n’était pas tous les jours ! Vous soulignez aussi que cette évolution des mentalités s’est accentuée depuis la guerre en Ukraine, notamment en raison de l’inflation… Chacun s’intéresse à son propre portefeuille. Tout le monde est en difficultés financières. J’ai rencontré les mêmes problèmes partout. Pour comprendre cette crise de l’emploi, il faut prendre en compte cette question de la juste rémunération du travail. On a passé les deux dernières décennies à raconter que l’argent n’était plus un critère essentiel pour choisir un travail. Ce n’est plus vrai. Les sujets d’argent sont devenus prioritaires pour tout le monde. Il y a un problème de juste rémunération du travail. En restauration, les salaires sont bas, mais les marges sont très faibles, donc il y a peu de moyens d’agir. Auparavant, le CDI était le Graal qui nous permettait d’acheter une maison ou une voiture. Aujourd’hui, même avec un CDI, ce n’est parfois plus possible. Les salariés percevraient une rémunération nette plus élevée si le poids des charges et des impôts n’était pas ce qu’il est… Cela fait partie de la réflexion, mais on ne peut pas agir directement en tant que chef d’entreprise. Le coût du travail reste extrêmement élevé en France. Quand quelqu’un reçoit 45 € sur son compte, cela coûte 100 € à l’entreprise. Le problème, lorsque l’on dit cela, c’est que l’on nous répond toujours : « Vous ne voulez plus de votre système social ». Ce n’est pas vrai, il s’agit simplement de faire attention à tout cela, justement pour ne pas mettre en danger notre système social. Il faut aussi faire en sorte que quelqu’un qui travaille ne puisse pas perdre d’argent par rapport à son chômage, car c’est une réalité. Au restaurant, j’ai des extras qui ont perdu de l’argent en venant travailler. Quelqu’un a fait 150 € de salaire en deux jours chez moi et il m’a montré qu’il avait perdu 300 € de chômage. Ainsi, il n’avait aucun intérêt à venir travailler... Pour quelles raisons défendez-vous l’idée de la semaine de quatre jours ? Je ne suis pas dans des discours sociétaux ou idéologiques. Je suis pragmatique.

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