la baule+ Février 2025 | 21 imitations pour amuser les gens, tout en les instruisant. C’est finalement un spectacle d’utilité publique… Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils auraient aimé avoir un prof de français comme moi... Cela m’a beaucoup touché. C’est une espèce de cours que je donne et je pense que ce serait bien que tous les élèves de France et de Navarre viennent me voir, parce qu’ils seraient touchés et que cela leur donnerait vraiment envie de lire. Au XIXe siècle, on faisait de longues phrases, comme : « Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches, et voici mon cœur qui ne bat que pour vous… » Aujourd’hui, les adolescents écrivent : « Voici mon zizi» et, en plus, ils envoient la photo ou la vidéo. Au XXe siècle, c’était plus compact. Et au XXIe siècle, on est à l’heure des textos. Je parle de tout cela. Sans faire de la nostalgie, je dis que c’était quand même pas mal avant. Je m’amuse beaucoup en évoquant les critiques, les sites Internet, je fais des parallèles entre aujourd’hui et hier pour que ce spectacle soit moderne. Aujourd’hui, on ne s’écrit plus. On s’envoie des dessins, des émojis, et je m’amuse à dire que si Proust avait écrit des textos, cela aurait été un peu plus long, parce qu’il aimait bien les grandes phrases. Lire c’est voir, penser et réanimer le sens Dans la langue française, le mot lecture signifie la même chose quand on lit un texte en public à haute voix ou lorsqu’on lit un livre seul sur un banc ou au lit… On peut être dégoûté quand un texte est mal lu, mais on ne l’est jamais dans le second sens… Maintenant, tout dépend du sens que l’on y met, mais tout est lecture. La lecture, c’est l’action de lire, donc prononcer à haute voix un texte écrit. Voilà la définition du dictionnaire. Quand vous lisez seul, on peut parler de lecture intérieure. Mais je ne suis pas tout à fait d’accord car, pour moi, lire c’est voir, penser et réanimer le sens. Lire, c’est ressusciter les mots et ressusciter les morts. J’évoque aussi les journalistes en expliquant que la lecture a conservé son caractère sacré. Regardez le succès des journaux télévisés, alors que vous pouvez avoir n’importe quelle information immédiatement sur Internet. Les gens continuent en masse à écouter les informations parce que les présentateurs de JT ne sont pas des journalistes, mais des lecteurs, puisqu’ils lisent un prompteur. Je lance le générique du JT de TF1 : « Bonsoir, Mesdames et Messieurs. L’ouragan Mathilda continue à progresser vers les Caraïbes déjà durement touchées et, terrible incendie à Notre-Dame de Paris, nous retrouvons sur place notre correspondant JeanLuc Grognard… » Ensuite, j’imagine Jean-Luc Grognard : « Bonsoir, je suis sur le parvis de Notre-Dame. Il y a beaucoup de flammes et de fumée. Je viens de parler avec un pompier qui m’a dit que c’est un terrible incendie et il a ajouté que les pompiers allaient tenter de maîtriser l’incendie, pour ensuite tenter de l’éteindre…» C’est tellement con ! Cela manque un peu de poésie. Je préférais lorsque Victor Hugo racontait l’incendie de Notre-Dame de Paris et je lis l’incendie raconté par Victor Hugo. Il y a aussi des moments plus amusants avec Corneille… Corneille est un type qui se ferait aujourd’hui massacrer par MeToo car, à 50 ans, il drague une jeune fille de 20 ans et, comme elle se refuse à lui, il lui écrit un texte épouvantable. Aujourd’hui, Pierre Corneille serait un salopard. Il n’aurait pas 3 T dans Télérama, mais un bracelet électronique. Rassurez-vous, cette jeune femme a été vengée 250 ans plus tard par Tristan Bernard qui a écrit cette réponse inventée : « Peut-être que je serai vieille, cependant, j’ai 26 ans mon vieux Corneille et je t’emmerde en attendant.» Voilà, c’est l’esprit de mon spectacle. J’embarque les gens dans des choses très surprenantes. Ce n’est jamais une lecture immobile et ennuyeuse. Au début de l’intelligence artificielle, certains spécialistes soulignaient qu’il serait bientôt inutile de savoir lire et écrire en raison de l’utilisation de la reconnaissance vocale… C’est affreux ! L’intelligence artificielle ne remplacera jamais l’humain. Quand le cinéma muet est arrivé, on a dit que le théâtre serait mort. Quand le cinéma parlant est arrivé, tout le monde disait que le théâtre disparaîtrait. Pas du tout ! Le théâtre sera toujours vivant, parce que l’on aura toujours besoin du théâtre. Quand tout sera détruit, on pourra à nouveau faire du théâtre avec des planches, un rideau et un texte que l’on inventera. Chaque fois que l’on dit qu’une chose est morte, on observe que finalement elle continue. Parfois autrement. Ceux qui ont morflé, ce sont les acteurs du cinéma muet, parce qu’ils ne savaient pas jouer. Donc, il faut faire attention à ce que l’on dit... Comment avez-vous eu l’idée de ce spectacle ? J’ai écrit un premier spectacle où je faisais toutes les imitations des acteurs que j’aime. Avec mon coauteur, Pascal Serieis, j’évoquais beaucoup tous ces textes que j’aimais et il m’a incité à faire un spectacle de lecture. Nous avons décidé de faire ce spectacle, parce que j’aime beaucoup les livres, j’aime lire et j’aime les textes. Ce sont les textes qui m’ont donné envie d’être acteur. Je voulais vraiment faire partager mon amour de la lecture en rendant hommage à tous les grands auteurs. Ce n’est pas que Baudelaire, il y a aussi Francis Blanche ou Raymond Devos. J’essaie de faire un panel assez sympa. En conclusion, l’ennemi de la lecture, c’est la mauvaise lecture et si la lecture avait une âme, elle vous remercierait sans doute… C’est vrai, je suis très touché par vos propos. Dans une critique du Figaro Magazine, le journaliste termine en disant qu’Antoine Duléry remercie tous les auteurs mais, à travers ce spectacle, « c’est lui que nous remercions ». Je suis très heureux si les gens me reconnaissent dans ce rôle de passeur de livres et de passeur d’histoires, parce que c’est un spectacle de transmission des grands auteurs. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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