La Baule+

la baule+ 18 | Février 2025 La Baule+ : Comment expliquez-vous la montée de la pensée indépendantiste en Martinique ? Francis Carole : Il y a trois phénomènes. Le premier, c’est le travail accompli par les indépendantistes depuis très longtemps. Le mouvement indépendantiste date de la fin des années 60. Ils se sont investis dans tous les domaines, les syndicats, les organisations de jeunesse et le champ politique. Ensuite, il y a la question des manquements de la France. La France a beaucoup de prétention. Ce pays prétend être un acteur essentiel de la politique internationale, mais il ne l’est pas. C’est une puissance coloniale qui s’effondre et qui n’a plus les moyens de sa prétention. En Martinique, de manière très claire, c’est vrai aussi pour la Guadeloupe et cela se vérifie à Mayotte, où la France n’est même plus capable de secourir un pays en proie à des difficultés liées à l’aléa cyclonique. Enfin, il y a les réseaux sociaux qui permettent à l’information de circuler. À travers ces réseaux, beaucoup de gens prennent connaissance d’une multitude de déclarations des dirigeants français, d’expériences des autres peuples et du travail mené par le camp patriotique en Martinique. Depuis un certain nombre d’années, ces trois éléments ont permis une accélération de l’impact de la pensée indépendantiste. Depuis 2009, il y a une accélération de la prise de conscience. À Fort-de-France, les gens vous interpellent dans la rue, ce qui était inimaginable il y a une dizaine d’années… Certainement. Je suis impliqué dans tous les mouvements sociaux, notamment à travers le mouvement collectif des organisations populaires. Nous menons des luttes sur le chlordécone, sur la question de la vaccination Covid 19, et aussi sur les questions d’histoire. Nous avons récemment commémoré les événements de décembre 1959, lorsque trois jeunes ont été assassinés. Les gens sont en pleine interrogation et, régulièrement, dans les rues de Fortde-France, je suis interpellé sympathiquement par des personnes qui veulent avoir des informations. L’affaire de la vaccination Covid 19 a-t-elle constitué un déclencheur ? Oui. Nous avons eu plusieurs moments au cours de ces vingt dernières années. Notamment le grand mouvement social de février 2009, qui a été un mouvement pas seulement sur la vie chère, puisqu’il a remis en cause le système des prix en Martinique, mais aussi le système social et politique. Les accords signés avaient prévu la résolution de questions très diverses, notamment sur la jeunesse, les personnes âgées ou la misère. Malheureusement, tout cela n’a pas été mis en œuvre. La politique de Macron indispose largement les Français, mais aussi beaucoup de Martiniquais Parmi ces éléments, il y a l’attitude à l’égard de la vaccination. C’était une attitude assez particulière. Cette position était très marquée par l’anti-macronisme. La politique de Macron indispose largement les Français, mais aussi beaucoup de Martiniquais. Cette manière de vouloir imposer une vaccination obligatoire, alors que la politique de l’État était incohérente : un jour, on nous explique que le masque n’est pas nécessaire et, le lendemain, on est sanctionné si l’on ne porte pas le masque... Tout cela a montré au peuple, qui n’est pas si bête, qu’il y avait des incohérences. L’attitude du préfet et l’obligation vaccinale participaient d’une volonté d’imposer aux gens des choses qui n’étaient pas en conformité avec leur conscience. Cela a créé des ruptures fortes. C’est à la fois le rejet d’une politique de santé incohérente et aussi le rejet d’un système politique qui avait montré ses limites. Le terme d’indépenMartinique ► Qui sont les indépendantistes ? Que veulent-ils ? Francis Carole : « Le combat que nous menons n’est pas un combat contre les blancs. » La crise en Martinique permet aux indépendantistes de gagner du terrain. Il était important, dans le cadre de cette enquête, de laisser la parole à un leader indépendantiste afin de comprendre ses motivations et de lui demander clairement si son camp souhaite chasser tous les blancs de Martinique… La Baule+ ouvre ses colonnes à toutes les opinions. C’est le sujet que nous évoquons sans langue de bois avec Francis Carole, homme politique martiniquais et président du Palima. Lors des dernières élections législatives de 2024, il a obtenu 14,7 % des voix à Fort-deFrance. dantiste fait souvent peur. Cela signifie-t-il que tous les blancs devront faire leurs valises du jour au lendemain, comme cela s’est passé en Algérie ? Non, nous ne sommes pas à dire « La valise ou le cercueil » comme à Alger ! Camille Darsières, homme politique et brillant avocat martiniquais, avait écrit à une époque : « Amis Français, faites vos valises pendant qu’il est encore temps.» C’était une reprise de ce qui s’était passé en Algérie. Le peuple français n’est pas notre ennemi En réalité, notre position est la suivante. Le peuple français n’est pas notre ennemi et le combat que nous menons n’est pas un combat contre les blancs, c’est un combat de décolonisation. Dans notre pays, il y a un spectre très large de couleurs et d’origines que nous ne renions pas, cela fait partie de ce que nous sommes. Nous avons des descendants d’Africains, des descendants des premiers colons, des Indiens qui viennent du sud de l’Inde, des personnes qui sont arrivées d’Asie après… Nous ne sommes pas dans un combat « coloriste », c’est ma position, comme celle des autres partis indépendantistes. Notre combat vise à débarrasser la Martinique du colonialisme français. Cela signifie aussi débarrasser la Martinique de la caste des békés, qui est l’appendice du colonialisme français dans notre pays. Non pas parce qu’ils sont blancs, mais parce qu’ils ont une primauté économique qui pose des difficultés. Monsieur Bernard Hayot (1) est devenu une espèce de sommité que les gouvernements français consultent chaque fois que des décisions importantes doivent être prises. Il faut en finir avec cela. Tout le monde a sa place dans notre pays, pour peu que l’on veuille bien s’y intégrer. Imaginons qu’un métropolitain se soit installé en Martinique il y a quelques décennies pour créer son entreprise : considérez-vous qu’il serait chez lui dans une Martinique indépendante ? Nous n’allons pas nous lancer à la chasse aux personnes qui sont présentes. Vous prenez cet exemple, ce sont parfois des chefs d’entreprise, parfois des retraités, de simples citoyens... Il n’y aura pas de chasse aux sorcières. Il y aura une Constitution et des règles, et chacun devra s’y soumettre totalement. Le fait que nos racines africaines soient majoritaires, cela ne signifie nullement que quiconque qui n’aurait pas des racines africaines serait persona non grata. Nous devons nous débarrasser de l’injustice coloniale, du mal-développement et de la caste béké. J’ai souvent dit que les békés devaient se suicider - non pas physiquement, évidemment - mais en tant que caste. S’ils ne sortent pas de ce système, les masses les obligeront à en sortir. Il faut que les structures héritées du système esclavagiste soient brisées. Les békés ont hérité du foncier, donc de leur fortune, sur la base de l’exploitation coloniale et esclavagiste (2). Le débat doit instaurer une rupture radicale avec les mœurs esclavagistes. Lorsque vous évoquez ces pressions, est-ce par exemple le fait de brûler tous les radars automatiques ? C’est la partie basique des choses ! Fondamentalement, il faudra porter le combat à un autre niveau. L’indépendance nationale ne signifie pas la rupture des relations avec la France. Ce sera la rupture des relations avec la France coloniale, ce ne sera pas la rupture des relations avec les travailleurs français et le peuple français. Il faudra travailler à construire d’autres types de relations gagnant-gagnant, en faisant en sorte que l’un respecte l’autre. Propos recueillis par Yannick Urrien. (1) Le groupe Bernard Hayot possède les rhums Clément et J.M. ainsi que les franchises Carrefour, Yves Rocher, La Brioche Dorée, Mr. Bricolage, Décathlon et les concessions Renault, Dacia, Hyundai et Nissan. (2) Les békés, blancs descendants des premiers colons en majorité esclavagistes, ont obtenu de fortes indemnités de l’État en 1848 en compensation de l’abolition de l’esclavage.

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