La Baule+

la baule+ Février 2025 | 17 élément important pour comprendre la crise de la vie chère. Ce n’est pas simplement la parole de l’État qui est démonétisée. Je vais même plus loin : c’est toute parole officielle. Il s’agit de l’État, des autorités locales, mais aussi de la parole académique que j’incarne. Corrélativement, on a un affaiblissement de toutes les structures représentatives. Je ne parle même pas des partis qui sont en voie de disparition, on a connu des conflits sociaux très durs, et c’est pourtant aussi le cas des syndicats. Maintenant, on assiste à la formation de coalitions hétéroclites qui se forment autour d’une seule revendication, comme la vie chère, et l’on déconnecte cette revendication de tout le reste. Ces coalitions, souvent éphémères, arrivent à se substituer aux représentants élus. Quid des indépendantistes ? Les indépendantistes sont dans une situation paradoxale. Remontons en 1998, où le mouvement indépendantiste martiniquais accède à la tête de la région. Pour autant, les Martiniquais ne s’orientent pas vers la voie de l’indépendance. C’est plutôt le contraire et c’est tout le paradoxe. En décembre 2003, on organise une consultation populaire, à l’initiative de Jacques Chirac, pour la création d’une collectivité territoriale unique se substituant au département et à la région. C’était une réforme institutionnelle en forme de simplification du paysage, il n’y avait rien de méchant. Pourtant, beaucoup ont considéré que l’on remettait en cause le département et ils ont fait un lien entre le département et l’application de plein droit des lois et règlements. Les Martiniquais se sont déplacés en votant non. Les vrais indépendantistes ne sont pas en Martinique, mais à Bercy ! Inconsciemment, à travers cette réforme, ils craignaient de ne plus être totalement des Français… C’est totalement ça ! Ils disent non à cette réforme mais, trois mois plus tard, ils portent à la tête de la région à nouveau le représentant du mouvement indépendantiste martiniquais. Donc, ils ont verrouillé en amont, puis ils se sont dit qu’il n’y avait plus aucun risque et qu’ils pouvaient élire un indépendantiste à la tête de la région. Alfred Marie-Jeanne avait très bien investi le côté identitaire dans sa dimension culturelle. Aujourd’hui, on assiste à un surinvestissement dans le champ politico-identitaire. On est parfaitement capable de voter pour des indépendantistes, tout en sachant que l’on ne va pas vers l’indépendance... J’ai l’habitude de dire que les vrais indépendantistes ne sont pas en Martinique, mais à Bercy ! Cette contradiction n’est-elle pas très française ? J’évoque cette dimension identitaire, qui est très importante. On revendique la culture martiniquaise en refusant toute forme d’assimilation, ce n’est pas nouveau. Mais, d’un certain point de vue, je considère que nous continuons à être très assimilés. La France est la démocratie qui a expérimenté le plus grand nombre d’institutions. Nous avons ce réflexe totalement français : chaque fois qu’il y a un problème, on crée une commission ou une institution... Il existe un potentiel, mais il est parfois bridé par l’État et le système Beaucoup d’indépendantistes, pas simplement en Martinique, mais aussi en Guadeloupe, en Nouvelle-Calédonie, en Corse, ou même en Bretagne, ont une vision très marxiste de l’avenir de leur territoire. Or, la jeunesse est plus attirée par l’économie de marché. Comment expliquez-vous l’absence de libéralisme dans les idées des mouvements indépendantistes ? Cela n’existe pas en Martinique. C’est vrai qu’il y a une jeunesse extrêmement dynamique. Elle fait preuve d’inventivité et elle peut, à travers les activités déployées, contribuer à une plus grande autonomie de la Martinique, y compris sur le plan alimentaire. Je vois, dans le domaine agroalimentaire, de multiples artisans qui font des choses remarquables et qui travaillent efficacement en faveur de l’autonomie de la Martinique. Il existe un potentiel, mais il est parfois bridé par l’État et le système. C’est ce qui empêche ce pays de croire en lui-même et d’avancer. Une grande partie de notre entretien aurait été identique si nous avions évoqué la Bretagne ou la Corse… Je suis allé en Corse et mes amis corses me disent que nous avons les mêmes soucis et les mêmes problématiques. Il y a quand même un contexte historique qui pèse énormément en Martinique, où la question de l’esclavage occupe très largement les esprits. L’État s’est contenté de faire des transferts sociaux en entretenant cet État providence N’est-ce pas comme en Vendée, où il subsiste une mémoire familiale avec des grands-parents qui ont évoqué cela avec leurs aïeuls, dont les ascendants ont eux-mêmes connu ces épisodes ? Ce n’est pas uniquement cela. La question coloniale n’est pas totalement soldée. Il y a le problème des inégalités sociales héritées de ce passé et c’est ce qui ne passe pas. C’est sur ce point que la République n’a pas tenu sa promesse. Au lieu de s’attaquer au problème de fond, à savoir les inégalités, l’État s’est contenté de faire des transferts sociaux en entretenant cet État providence. Aujourd’hui, cela revient comme un boomerang avec la question de la vie chère. Si le président de la République venait vous consulter, que lui diriez-vous ? Je m’efforcerais de dégager une vision pour le territoire, ensuite construire une ambition collective, puis dégager des perspectives. À partir de là, il y a un certain nombre d’outils qui ne sont pas pleinement utilisés. Aujourd’hui, il y a toute une série de schémas et de plans qu’il faudrait mettre en cohérence. Les fonds structurels sont condamnés à diminuer. Il y a une mesure que je soutiens pleinement : c’est le redéploiement des fonds du POSEI (ndlr : Programme d’options spécifiques à l’éloignement et l’insularité), un fonds spécifique dédié à l’éloignement, qui permettent de financer l’agriculture. Il faudrait déployer ce fonds vers les cultures locales, en vue d’une certaine autonomie alimentaire, et non plus pour favoriser les exportations. Je propose de redéployer les fonds structurels vers des investissements qui réduiraient notre dépendance justement à l’égard de ces fonds. Tout cela dans la perspective d’un développement plus durable. Les fonds structurels ne sont pas très bien gérés et j’en veux à Bruxelles, parce que le seul critère de ces fonds, c’est la capacité de les dépenser sans se poser la question de savoir si ce sont des investissements pertinents. Pourquoi avoir un superbe aéroport international si, sur le plan touristique, la Martinique reste un cul-de-sac ? Propos recueillis par Yannick Urrien.

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