la baule+ 16 | Février 2025 Martinique ► Comprendre les raisons d’une situation explosive Justin Daniel : « Aujourd’hui, à la Martinique, l’État est perçu comme un corps étranger incarné par des allogènes. » Le département de la Martinique s’inscrit au cœur de l’actualité après les émeutes contre « la vie chère ». Les médias ont largement évoqué les tensions de ces derniersmois. Or, derrière la question du pouvoir d’achat, les problèmes sont nombreux : défiance à l’égard de la parole des structures institutionnnelles, notamment depuis l’épisode de la vaccination obligatoire, et surtout une crise identitaire. Nous évoquons ce sujet avec le professeur Justin Daniel, politologue spécialiste des questions liées aux départements des Caraïbes. Justin Daniel a reçu Yannick Urrien chez lui, à Schœlcher, dans la banlieue de Fort-de-France. Justin Daniel est professeur de science politique, de classe exceptionnelle à l’Université des Antilles, Faculté de droit et d’économie de la Martinique et directeur du Laboratoire caribéen de Sciences sociales. Il est membre actif de plusieurs réseaux professionnels dans la Caraïbe. Ses recherches portent sur les territoires non indépendants de la région et le fonctionnement de l’État dans les territoires périphériques de la République française. La Baule+ : Quelle est la situation en Martinique et quels messages souhaitez-vous transmettre par rapport aux discours caricaturaux que l’on entend parfois dans les médias en métropole ? Justin Daniel : La situation est particulièrement grave. Ce n’est pas en référence à l’actualité récente, mais tout simplement parce que nous sommes à la fin d’un cycle. Il est difficile, en l’état actuel des choses, de mettre en œuvre des solutions alternatives. Je rappelle que la gouvernance départementale a été mise en place en 1946, à un moment où la France était engagée dans les Trente glorieuses, c’est-à-dire une période de croissance continue. Ce modèle reposait sur deux croyances : l’une naïve, et l’autre en forme de promesse qui n’a jamais été tenue. La croyance naïve, le contexte de l’époque peut l’expliquer, c’est de croire qu’il suffisait d’injecter des capitaux publics et de compenser les inégalités sociales par des transferts sociaux, pour hisser nos territoires au niveau de l’Hexagone. Cette politique a permis de mettre en place des équipements collectifs, c’est très bien, mais elle n’a jamais permis de résorber les déséquilibres structurels de l’économie. Bien au contraire, elle a eu tendance à les amplifier. Par exemple, la croissance économique était en général supérieure à celle observée dans l’Hexagone, mais le taux de chômage n’a jamais été aussi élevé. À cela s’ajoute la promesse de l’égalité sociale. Dans cette loi du 19 mars 1946, il y avait cette attente très forte, l’exercice d’une pleine citoyenneté. Or, je rappelle que c’est seulement en 1996 que Jacques Chirac, de passage en Martinique, a dit : « Nous avons enfin atteint l’égalité sociale». On n’y est toujours pas ! Derrière cette gouvernance, il y a une logique qui est à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Elle a conduit les pouvoirs publics à mettre en place toute une série de dispositifs qui ont joué leur rôle en termes de stimulation de la croissance, mais qui n’ont pas réglé les problèmes de fond. Or, le contexte a profondément évolué et c’est pour cela que j’évoque une fin de cycle. Ce modèle est en fin de vie. La situation est grave. La capacité contributive de l’État est en pleine régression. Donc, l’État ne peut plus continuer à injecter de l’argent public comme par le passé et, comme l’Europe a pris le relais, à travers les fonds structurels, le centre de gravité de l’Europe se déplace vers les pays de l’Est. Ce modèle est en fin de vie. La situation est grave. Personne n’a le courage de dire cela. Cela ne représente pas seulement un coût financier, mais c’est un coût politique qu’il faut assumer. La situation sociale est vraiment explosive et l’on ne voit aucune perspective à l’horizon. Vous évoquez une situation grave, mais dans la vie quotidienne, on observe une reproduction de ce qui se passe dans la plupart des départements français : des gens très pauvres, notamment dans les faubourgs de Fort-de-France, une classe moyenne plutôt dynamique, et une classe aisée. On constate aussi que les centres commerciaux sont pleins et que les petits commerces fonctionnent bien, puisqu’Amazon ne s’est pas développé en Martinique… La Martinique est-elle finalement à l’image de la métropole ? Je doute que l’on puisse dupliquer les deux situations. C’est vrai, de part et d’autre, il y a des phénomènes de désaffiliation sociale, des phénomènes de pauvreté et même d’exclusion. Ici, il y a des facteurs aggravants. Par exemple, le taux de bénéficiaires du RSA est sans équivalent à celui de l’Hexagone. Nous avons une population vieillissante, le solde naturel de la population est négatif depuis 2020, et au sein de cette population vieillissante, beaucoup de personnes, faute d’une carrière continue, ont une pension dérisoire, de l’ordre de 300 à 400 € par mois. Cela ira en s’aggravant car, dès la fin des années 80, beaucoup de personnes ont bénéficié du RMI, puis du RSA. Ces gens arrivent maintenant à la retraite. Ce sont des personnes qui n’ont jamais cotisé et, avec le minimum vieillesse, leurs revenus seront dérisoires. À la Martinique, le solde migratoire est également négatif. Beaucoup de jeunes quittent le territoire en l’absence de perspectives. Malheureusement, ceux qui restent se retrouvent sur les barrages et ce sont des clients pour les entrepreneurs en protestations de tout genre. La situation sociale est vraiment explosive et l’on ne voit aucune perspective à l’horizon. Lorsque j’évoque les protestations, elles ont aussi une charge identitaire très forte, une charge socio-raciale, conduisant parfois, non pas à des affrontements, mais à des tensions entre les différentes catégories de la population. L’affaire de la vaccination obligatoire n’a-telle pas amplifié toutes ces tensions ? Très clairement. On voyait d’un côté ceux qui revendiquaient la mise en place d’atoumodromes - l’atoumo est une plante locale censée soigner tous les maux - face à ceux qui revendiquaient une médecine plus conventionnelle. J’ai suivi de près le problème de la vaccination puisque j’étais membre du Comité scientifique local. Il y a eu un rejet très net de l’État. Jusqu’à maintenant, l’État était perçu comme l’instance génératrice de liberté et d’égalité. Aujourd’hui, à la Martinique, l’État est perçu comme un corps étranger incarné par des allogènes. En fait, l’État, comme de plus en plus souvent dans l’Hexagone, est considéré comme l’ennemi des citoyens… Absolument. Il y a un autre
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