la baule+ 26 | Décembre 2025 Ces couleurs auraient pu être à l’identique sous Saint-Louis, par exemple… Tout à fait et je suis heureux de vous l’entendre dire. Ce sont des couleurs vraiment liturgiques et héraldiques. Ce sont les plus anciennes de l’humanité, le rouge, le bleu, le jaune, le vert. C’est aussi une forme d’armure chromatique. Ces couleurs sont devenues progressivement un bien universel, puisque nous sommes dans une société où il y a peu de repères universels. Ces couleurs, peu importe le pays où je travaille, permettent d’identifier immédiatement mon travail. Ces couleurs parlent aussi aux enfants, comme à tout le monde. Jean-Paul II, après les JMJ et l’arc-en-ciel, m’a dit : « Vous avez utilisé la couleur comme ciment de la foi. » Paradoxalement, il y a dix ans, j’ai été baptisé par les sapeurs de Kinshasa au palais de Tokyo comme «homme de couleur ». Il y a en moi quelque chose d’africain dans cette approche. C’est quelque chose qui est réellement du Sud. C’est de cette manière que les rapports et les gens du hip-hop comme Jay-Z sont venus à mon travail, alors qu’à l’origine je n’étais pas du tout fan de cette musique. J’aime plutôt l’électro, le hard rock ou la musique classique. Toute une communauté s’est reconnue dans ces couleurs. C’est de cette manière que j’ai instauré ce Street Art d’une manière instinctive et noble. La société est aujourd’hui devenue plus pop et plus ouverte aux chromatiques Pourquoi, depuis plusieurs décennies, sommes-nous tant écartés de la couleur ? En 1981, j’ai failli faire les avions d’Air France. On nous a présenté les couleurs par Jean-Charles de Castelbajac : « Ma mère louait une boutique à La Baule sous le nom de Koandco. » rapport aux classes sociales. Pour la première classe, c’est ce qu’ils appelaient la gamme des nantis, il n’y avait pas de couleurs, seulement dublanc, de l’écru ou du beige. La business classe, c’était la classe des bourgeois: bleu marine, bordeaux, vert bouteille, gris flanelle et cannelle. Le seul endroit où il y avait de la couleur, c’était pour le peuple, avec du rouge, du bleu, du jaune ou du vert. On a décidé de faire monter la gamme du peuple en première classe et on a perdu l’appel d’offres... Aujourd’hui, en 2025, la gamme du peuple est montée en première classe. On retrouve des couleurs dans toutes les marques de luxe. Mystérieusement, la gamme des nantis, comme les beiges ou les blancs cassés, c’est aujourd’hui chez Zara ou dans des marques très accessibles. Il y a eu un inversement en trente ans. C’est aussi la résultante d’avoir défendu cette cause. Il y a toujours eu des combattants de la couleur, notamment Benetton ou Miro. La société est aujourd’hui devenue plus pop et plus ouverte aux chromatiques. Dans les années 70, on qualifiait cela de couleurs criardes. Vous avez dit, dans une précédente réponse, qu’il y a dans votre inspiration quelque chose d’africain. Justement, vous êtes né à Casablanca, au Maroc. Quelle est votre histoire ? Mon père était ingénieur textile. Il travaillait pour le gouvernement marocain. Il a rencontré ma mère qui avait fait l’école Boulle et qui était modéliste. Mon père venait d’une famille de tisseurs de coton. Ils avaient de très belles usines. Ensuite, je suis parti onze ans en pension, dans des collèges assez rigoureux, assez rugueux. J’ai quitté le Maroc à l’âge de cinq ans pour Nice, puis la Normandie un an plus tard. À partir de là, je suis resté en pension. Mon imaginaire s’est formé. Toutes mes différences se sont installées et tous mes contrastes. Ma mère avait une petite usine textile. Elle m’a proposé de faire de la mode et je suis arrivé avec cette idée de faire des vêtements à partir de déchets. C’était en 1971. J’ai créé des vêtements avec des serpillières, des couvertures de pensionnaires et des matières en fin de vie. Les Américains se sont emparés de cela et j’ai tout de suite été célébré aux États-Unis. Les couleurs du Maroc, notamment celles que l’on retrouve beaucoup chez les Berbères, vous ont-elles influencé inconsciemment ? Déjà, je suis né dans la ville blanche : Casablanca. Ma mère s’appelait JeanneBlanche et ma grand-mère s’appelait Blanche. Donc, il y a cette idée de radiation, de lumière blanche et intense, qui est très ancrée en moi. La forme de mes vêtements rappelle vraiment les djellabas. C’est la forme des kimonos aussi, c’est la coupe à plat. Je n’ai jamais construit mes vêtements avec des poignets ou des épaulettes. C’est une forme extrêmement minimaliste où la matière prime et où la force symbolique est essentielle. Ce sont des sortes de tableaux vivants. Vous avez aussi un accord avec la Faïencerie de Gien… Depuis quelque temps, je reconstitue un univers de la maison. J’ai commencé par la manufacture de Gien. Ce sont des pièces exceptionnelles que l’on retrouve partout. J’aime beaucoup électriser l’histoire. J’ai aussi travaillé pour Pierre Frey, qui est un grand fabricant de tissus. Je viens de faire des pièces pour les Émaux de Longwy. C’est une très belle maison, avec un camouflage multicolore où l’on retrouve le passé militaire de ma famille. L’événement, c’est cette grande exposition à Toulouse… C’est une exposition qui regroupe plus de 200 souvenirs, des vêtements, des meubles, des souvenirs de collaboration avec de grands artistes comme Andy Warhol. Je continue ces expériences de dialogue. Cette exposition va voyager. Il y a à l’intérieur une cathédrale en toile, une forêt de drapeaux, parce que j’adore les drapeaux. Vous venez régulièrement au Croisic. Parlez-nous de notre région... Je viens effectivement régulièrement au Croisic. Je suis un Croisicais d’adoption et j’adore me balader dans la ville. Au hasard du temps, j’ai rencontré Jacques Bruneau, premier adjoint au Croisic. Nous avons discuté et c’est pour cette raison que je suis venu faire une conférence le 29 octobre dernier. J’ai accepté parce que ce qui m’intéresse, c’est aller vers les autres. Les JMJ ont contribué à faire basculer mon geste créatif, qui est devenu un geste social aussi. Je suis une sorte de médium et j’ai la capacité, par mon art, de donner un peu d’étincelles. Sur la presqu’île, je pense aussi à ma mère. Elle a toujours cru en mon talent. J’ai quitté l’école sans aucun diplôme et elle m’a tout de suite fait confiance. L’été, elle avait un rituel. Elle ne prenait jamais de vacances. Elle louait une boutique à La Baule sous le nom de Koandco, au centre de la ville. Avec sa sœur et des jeunes filles très chics, elle venait à l’Hermitage pendant un mois et elle allait tous les jours ouvrir sa boutique. Elle a habillé plusieurs générations de dames élégantes à La Baule, avec de grands manteaux et des pulls tricotés à la main. Cela me touche beaucoup d’évoquer cela. Vos anges protègent peut-être les villes et les rues que vous sillonnez... Mais les anges ne sont jamais là par hasard ! Je crois que l’on a un devoir d’empathie, celui de s’intéresser aux autres, celui d’offrir une sorte d’apaisement. Dans cet ange, il y a toujours cette capacité du messager. D’ailleurs, l’ange existe dans toutes les religions, notamment dans le Coran. Maintenant, ma main s’est libérée et je suis en pleine capacité. C’est un beau moment dans ma vie. Propos recueillis par Yannick Urrien. Jean-Paul II, après les JMJ et l’arc-en-ciel, m’a dit: « Vous avez utilisé la couleur comme ciment de la foi. »
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