La Baule+

la baule+ 12 | Avril 2025 Chargée par la CIA, à l’âge de vingt ans, d’aller chercher un peu partout dans le monde des trafiquants d’armes nucléaires Qu’est-ce qui motive ces femmes ? Sont-elles des patriotes ? Font-elles cela pour vivre des sensations fortes ? En ce qui concerne les Françaises, toutes celles que j’ai rencontrées professent un patriotisme très puissant. Que ce soit l’espionne de la DGSI, Justine, ou Christine de la DGSE, ce sont des femmes qui sont heureuses de faire quelque chose pour leur pays, en empêchant un attentat par exemple. J’ai ressenti quelque chose de très puissant qui les anime, car elles veulent agir pour le bien commun. Mais c’est également le cas pour les autres. La femme de la CIA, Amaryllis Fox, est absolument incroyable. Son histoire est authentique. Elle a été chargée par la CIA, à l’âge de vingt ans, d’aller chercher un peu partout dans le monde, notamment au Pakistan et en Afghanistan, des trafiquants d’armes nucléaires après les attentats de 2001. On savait qu’al-Qaïda préparait un attentat nucléaire sur Manhattan après avoir fait exploser les tours. Donc, Amaryllis Fox est partie pour acheter toutes les armes nucléaires qu’elle pouvait trouver, en faisant aussi arrêter les terroristes qu’elle pouvait croiser. Elle m’a parlé de son amour pour son pays. Elle est persuadée que les États-Unis ont un rôle fondamental à jouer dans lemonde, parce que c’est la terre des hommes libres, et sa mission consiste aussi à propager les valeurs de l’Amérique. Mais il y a aussi d’autres motivations, comme l’idéologie ou l’amour. Sonya est une espionne allemande, juive et communiste. Elle arrive à Shanghai dans les années 30 et rencontre l’amour en la personne de Richard Sorge, que tout le monde connaît sans le savoir, puisque c’est le plus grand espion soviétique de tous les temps. C’est l’un des deux espions que Ian Fleming a utilisés pour créer son personnage de James Bond. C’était un alcoolique patenté et il adorait boire. Il culbutait absolument toutes les femmes qu’il rencontrait. C’était un grand séducteur et il adorait les bolides de course. C’est lui qui a transformé la jeune Ursula Kuczynski en Sonya, puisque c’était son nom de code, en faisant d’elle la plus grande espionne soviétique du XXe siècle. Elle s’est battue pour les valeurs du communisme jusqu’à la fin, même si je ne sais pas si l’on peut parler de valeurs en ce qui concerne le communisme... Il faut être persuadé du bienfondé de ce qui est entrepris Vous êtes vous-même colonel de la réserve citoyenne de l’Armée de l’air, marraine de la Légion étrangère. Certaines personnes ont un engagement pour leur patrie et d’autres un investissement idéologique qui n’est pas forcément en faveur de leur nation. Lorsque l’évolution de son pays n’est plus conforme à ses valeurs, comment concilier tout cela sur le plan intellectuel ? J’imagine que c’est très compliqué. Mais, dans ce contexte, je pense qu’il faut quitter l’institution que l’on sert. Une espionne qui n’aurait plus la foi dans la centrale de renseignement dans laquelle elle travaille, il faudrait qu’elle arrête son travail. Sinon, on n’a plus la puissance pour entreprendre une mission dangereuse, que ce soit en Iran ou au Pakistan, parce qu’il faut être persuadé du bien-fondé de ce qui est entrepris. Nous avons tous des opinions différentes, un affect plus ou moins orienté, mais il faut quand même être en harmonie avec ce en quoi on croit profondément. Ce n’est pas un travail comme les autres. Les espions de la DGSE risquent leur vie. Ils peuvent recevoir la mort, comme donner la mort. Quand un visiteur peut se rendre au sein de la DGSE, sur la place d’armes il y a un mur avec des petites étoiles anonymes, où chaque étoile incarne le souvenir d’un agent français décédé sur le terrain. Au final, ce qui compte c’est qu’au fond de son âme, pour reprendre l’image de la pesée des âmes dans l’Égypte antique, on soit convaincu d’agir pour le bien des siens, même lorsque l’on fait des choses qui seraient considérées comme pas très belles par d’autres… C’est pour cela qu’il est essentiel d’avoir le sentiment d’opérer une action vertueuse. Pour reprendre l’exemple de Sonya, qui était communiste, elle avait le sentiment à l’époque de faire quelque chose de vertueux. Même l’espionne nord-coréenne dont je raconte l’histoire, chargée par le dictateur de Corée du Nord de préparer un attentat contre la Corée du Sud, au moment où elle entreprend sa mission, elle a le sentiment de faire quelque chose de vertueux. C’est bien plus tard qu’elle s’aperçoit que ce n’était pas le cas. Mais, sur le moment, elle était animée par quelque chose de très puissant, le sens de la mission et l’envie d’accomplir son devoir. Amaryllis Fox : dans les couches de son bébé, elle cachait les documents secrets. Tout cela parce qu’aucun islamiste n’a jamais pensé à la fouiller Revenons à l’histoire d’Amaryllis Fox, qui a sillonné le Pakistan avec son bébé ! C’est ce qui est incroyable et cela montre bien l’utilité de la femme dans le domaine de l’espionnage. Tamir Pardo, ancien patron du Mossad, a dit que personne ne peut se méfier d’une jeune femme qui pousse un berceau avec un bébé. Et c’est vrai! Quand on voit une jeune femme avec un bébé, on ne peut absolument pas imaginer que c’est un agent secret. D’ailleurs, elle avait comme couverture le fait d’être une marchande d’art ethnique au Pakistan et en Afghanistan. Elle s’est promenée partout avec son bébé dans une poche kangourou sur son ventre. Dans les couches de son bébé, elle cachait les documents secrets. Tout cela parce qu’aucun islamiste n’a jamais pensé à la fouiller. Somya : elle est connue pour faire les meilleures pâtisseries de la région, alors qu’en réalité c’est elle qui a donné les secrets de la bombe nucléaire anglo-américaine aux Soviétiques Revenons aussi à Ursula Kuczynski, Sonya, formée par Richard Sorge, qui devient Madame Burton en Angleterre… C’est aussi incroyable. Cette Allemande communiste a fui l’Allemagne des années 30 avec la montée du nazisme, d’autant plus qu’elle était juive. Et elle termine sa vie en épousant un Anglais. Dans le village dans lesquels ils vivaient, au milieu de la forêt, elle est connue pour être la meilleure des paroissiennes, alors qu’elle espionne les Anglais au profit de Staline. C’est une petite femme charmante, qui se promène partout avec son sac à main et son chapeau cloche. Elle est connue pour faire les meilleures pâtisseries de la région et tout le monde l’adore, alors qu’en réalité c’est elle qui a donné les secrets de la bombe nucléaire anglo-américaine aux Soviétiques. C’est hollywoodien. Je précise que toutes ces histoires sont authentiques. Mata Hari : c’était une bien piètre espionne Il n’y a aucun chapitre sur Mata Hari… C’est volontaire, parce que dès que l’on dit « espionne», tout le monde pense à Mata Hari. Elle est restée dans l’imaginaire des Français comme l’espionne absolue, alors qu’en réalité c’était une bien piètre espionne. Elle travaillait à la fois pour les Français, puis pour les Allemands, ensuite pour les Français… Quand elle a été fusillée au fort de Vincennes en 1917, les généraux ont dit: « On n’était même pas certain que cette espionne fût si dangereuse que cela…» Propos recueillis par Yannick Urrien. Marie-Laure Buison : « Les espions de la DGSE risquent leur vie. Ils peuvent recevoir la mort, comme donner la mort.»

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