C’est tout à fait extraordinaire. C’est vrai, c’est très différent de ce que nous sommes. C’est pourquoi les États-Unis ont une incapacité absolue à comprendre la Russie. Quand Soljenitsyne, pourtant proscrit, a réuni à Harvard toutes les sommités intellectuelles du pays, il a expliqué aux Américains, stupéfaits, qu’ils ne comprendraient jamais la Russie, parce que la Russie possède un élan mystique et brutal qu’un peuple tourné vers l’argent, la loi et le formalisme ne pourra jamais comprendre. Il est extraordinaire que Soljenitsyne ait écrit cela à Harvard en 1978, en sentant que le régime soviétique approchait de sa fin, mais en sentant aussi qu’un jour ou l’autre reviendrait quelqu’un qui incarnerait à nouveau cette étrange Russie, autoritaire, brutale et, en même temps, très émouvante. Lorsque les grands magazines féminins français ont tenté de s’implanter en Russie, les éditeurs ont d’abord fait traduire les articles sur des thèmes à la mode comme la lassitude au sein du couple, le changement de vie, se donner une nouvelle chance… Or, là-bas, les choses ont été interprétées différemment puisque la routine dans le couple n’entraîne pas le divorce, c’est même quelque chose qui est presque recherché, l’amour absolu, la confiance de l’autre que l’on connaît parfaitement… Oui, j’ai entendu cela. C’est pathétique, car cela montre une incompréhension de fond. La Russie est difficilement compréhensible en la ramenant à notre échelle rationaliste. Rappelons-nous cette tendance des Français à toujours expliquer ce qu’ils font. En Russie, c’est l’inverse. Ils sont tout à fait capables d’organiser un massacre épouvantable et, ensuite, de le nier formellement, ce qui est totalement incompréhensible pour un Français. Comment un peuple intéressant, avec une spiritualité élevée, peut-il se livrer de temps en temps à des brutalités pareilles ? Comment un peuple qui a grand besoin de produits de consommation peut-il rejeter simultanément le principe même de la société de consommation ? Dans mon esprit, c’est quelque chose qui renforce l’attirance que l’on peut avoir pour la Russie lorsque l’on ne se contente pas du matérialisme contemporain. On ne peut pas comprendre la Russie sans la matriochka, les poupées gigognes, le mensonge permanent... On ne sait jamais ce qui est vrai ou ce qui est faux, c’est un jeu constant… Effectivement, le peuple tout comme les dirigeants, sont des gens qui sont capables de passer d’un seul coup d’un mouvement d’enthousiasme extraordinaire à une brutalité non moins extraordinaire, le tout sous un fond de mensonge. Il faut rattacher cela à l’histoire. La Russie est issue d’une période très longue, Moscou a été assiégée au XVIe siècle par les Tatars, des gens d’une extrême brutalité, n’hésitant pas à décapiter à tour de bras... Donc, on réagit par le mysticisme et le mensonge. Le mensonge est la seule façon de se sauver face à un adversaire implacable. Cette habitude du mensonge a vécu sans arrêt en Russie, y compris sous Catherine II, une femme rationnelle, sous Alexandre II, mais aussi à l’époque de Staline. Le massacre de Katyn a été nié obstinément. Aujourd’hui, on retombe une fois de plus dans cette tentation. Le régime ne veut pas reconnaître un certain nombre de choses. D’ailleurs, il a même nié l’attentat récemment commis à Moscou, longtemps attribué à l’Ukraine. Ils ont reconnu trop tard que c’était l’État islamique. Les Russes ont toujours eu tendance à masquer leurs divers mouvements sous divers prétextes. Vous avez cité au début de notre entretien Svetlana Alexievitch. Dans ses livres, tout est sombre, elle a pourtant obtenu le prix Nobel de littérature… Les prix Nobel de littérature ont souvent été des proscrits. Quand Pasternak a écrit « Le docteur Jivago », il a été interdit en Russie et il a donc dû le faire paraître à l’étranger. Ce prix Nobel lui a valu d’être banni en Russie et il est mort dans une misère morale et matérielle très grande. Aujourd’hui, Svetlana Alexievitch vit aujourd’hui en Biélorussie et elle doit constater ce divorce entre la pensée libre et l’autorité. Il y a une contradiction constante entre l’aspiration d’une grande partie de l’élite à une certaine forme de liberté et cet autoritarisme qui vient de très loin et qui proscrit très souvent les meilleurs. Le côté sombre de la vie est toujours compensé dans l’espoir d’une vie meilleure. C’est la tradition orthodoxe aussi. La terreur des Russes, c’est la faiblesse On sait que l’être humain a parfois tendance à reproduire les mêmes erreurs : n’est-ce pas la destinée du peuple russe que de contester l’autoritarisme, puis de le regretter ? Il y a de très beaux textes là-dessus. Le peuple russe conquiert le pouvoir et, ayant conquis le pouvoir, il fait régner une autorité qui est en fait admise dans le fond par la plupart des Russes. Je crois que la terreur des Russes, c’est la faiblesse, et cela s’est illustré à l’époque d’Eltsine. Chaque fois qu’il y a eu des êtres faibles en Russie, comme à l’époque de Nicolas II, cela a abouti presque toujours à des catastrophes. Les révoltes surviennent souvent lorsqu’il y a la tentation d’entrer sur un terrain mou. À l’époque d’Eltsine, de nombreuses républiques ont manifesté une volonté d’indépendance et cela a terrifié le peuple russe traditionnel. Cette contradiction est terrible. Elle marque le peuple russe depuis toujours et c’est encore le cas aujourd’hui. On dit souvent que ce que l’on appelle la rue arabe aime les régimes forts : est-ce un point commun ? C’est très compliqué. Dans les révolutions arabes, il y a eu une volonté de trouver un espace de liberté et c’était une revendication face au despotisme de gens extrêmement forts. Là encore, ce despotisme, qui était censé disparaître, est revenu aussitôt dans la plupart des pays en cause. Et c’était presque un soulagement pour la population de base. La population arabe a toujours aimé ce qu’elle appelle le despote juste. C’est une contradiction absolument flagrante, mais c’est ainsi. La Russie aussi a toujours aimé les despotes justes. Or les despotes ne sont jamais justes. Propos recueillis par Yannick Urrien. Suite de l’entretien avec Gilles Cosson : « La Russie est difficilement compréhensible en la ramenant à notre échelle rationaliste. » la baule+ 22 | Juin 2024 Commercants, artisans : profitez de la puissance du média radio pour communiquer Publicité nationale : TF1 Publicité commercialise Kernews dans le cadre des Indés Radios Même avec un budget limité, la publicité peut aider une petite entreprise à rester compétitive, surtout face à des concurrents plus importants. Même les sociétés qui sont en situation de quasimonopole, continuent de faire de la publicité pour convaincre et rassurer. Faire de la publicité, c’est aussi convaincre de la bonne santé, de son entreprise et des produits et des services que l’on propose. L’étude « Profit Ability 2 - The New Business Case for Advertising» révèle que près de 60 % des effets profitables de la publicité se produisent entre quatorze semaines et deux ans. 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