la baule+ Juin 2024 | 21 Contrairement à tous les pays fédéraux, comme l’Allemagne ou les États-Unis, la Russie a toujours affirmé une autorité centrale extrêmement forte. À travers cela s’est exprimée la contestation, souvent camouflée, mais qui s’exprime quand même. C’est pour cela que je suis un peu critique en disant que si la Russie veut survivre, en tant que puissance forte et indépendante, elle a quand même besoin d’un tournant plus libéral, car sans libéralisme, l’initiative est muselée. En Russie, sous la dictature de Staline, on n’a pas créé de choses nouvelles et les Russes sont tombés dans la passivité pour résister à la pression du pouvoir. Là où la France est rationaliste, la Russie va être spiritualiste au sens large. Il existe un lien particulier entre la France et la Russie Notre grille de lecture est parfois perdue, car à la mort de Pouchkine, des écrivains comme Nicolas Gogol se sont battus pour redonner leur dignité aux pauvres. Dans notre manière de penser, on aurait pu classer Gogol, par exemple, dans les rangs d’une sorte de gauche contestataire, alors que ce n’est pas du tout le cas… Vous avez raison. Pouchkine en est un exemple type. C’est un homme indépendant, il a voyagé, il est tourné vers l’extérieur, et, dans le même temps, il exprime très bien cet attachement inébranlable à la Russie en tant que peuple avec ses caractéristiques qui sont très différentes des nôtres. Il y a le fondement de cette amitié franco-russe, c’est cette habitude à se référer au tsar d’un côté, au président de la République de l’autre, le tout dans une ambiance qui peut être critiquée. La France rationaliste est restée très liée à l’État et la Russie, plus spiritualiste, est restée très attachée à son État fort. J’illustre ce lien très mystérieux par le voyage du général de Gaulle en 1944, alors qu’il n’était rien du tout, face à Roosevelt ou Churchill. Il va voir Staline, qui était un dictateur épouvantable, pour réaffirmer qu’il existe un lien particulier entre la France et la Russie. Cela s’est transporté d’une façon très forte. Aujourd’hui, il y a un drame. Je veux croire que ce drame sera dénoué. La tristesse est un élément de la nature russe Lorsque l’on évoque l’âme slave, on cite le romantisme ou la tristesse, or il peut être difficile de comprendre que la tristesse est parfois recherchée, tout comme la joie… C’est très profond. La joie est rattachée à un appétit de vivre assez fort et les Russes sont des personnalités qui ont l’habitude du froid et des difficultés. Potemkine, issu d’une toute petite noblesse, est devenu, par son rayonnement, un favori et un conquérant de la Crimée. Cette attitude de gaieté est physique. Mais, dans le même temps, la vision des grands espaces, du grand hiver, avec le froid terrible, se traduit par une introspection continue qui s’est largement traduite dans le romantisme de Gogol. Rappelons-nous que Gogol s’est suicidé par la faim, après avoir écrit des choses magnifiques, simplement parce qu’il n’arrivait pas à réécrire ce qu’aurait dû être dans son esprit la Russie authentique. Ce romantisme extraordinaire et très beau est évidemment très important dans leur littérature. La tristesse est un élément de la nature russe, alors que les Français, plus rationalistes, ont toujours voulu éviter les excès. Le romantisme de Victor Hugo reste très particulier. Parfois, pour séduireune femme russe, il faut partager avec elle des moments de joie, mais aussi de tristesse, notamment dans des réflexions poétiques ou musicales, ce qui est incompréhensible pour nous… (Suite page 22 )
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