La Baule+

la baule+ 10 | Juin 2024 Voici l’ère venue du tout en un Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Le Festival de Cannes s’est clos voilà maintenant quelque temps. Étonnante manifestation que cet événement qui mobilise la quasi-totalité des médias de l’hexagone et quantité d’autres du monde entier, cela alors même que, dans sa grande majorité, la population n’en a à peu près rien à battre, son attention se limitant le plus souvent aux audaces érotico-vestimentaires des apprenties stars qui, à coup de transparence arachnéenne et de décolletés gorge profonde, arpentent le tapis rouge et, chaloupant du popotin, gravissent, enfin glorieuses, les marches du Temple. On a eu, comme toujours, je veux dire comme depuis l’édition de 1968, les discours, les proclamations bien dans l’air du temps, parfaitement en phase avec ce qu’il est correct de paraître penser si l’on ne veut pas se retrouver au ban de la bonne société du moment. Cela dit, sans doute à l’insu de son plein gré, une grande partie du succès médiatique de la manifestation repose sur un paradoxe qui ne cesse d’étonner. Alors qu’on s’ingénie à s’affirmer d’avantgarde sur les thèmes en vogue, les codes demeurent, décennie après décennie, d’un conformisme que certains n’hésiteraient pas à qualifier de réactionnaire. Malgré le temps qui passe, malgré les bouleversements du monde, on assiste donc toujours au même cérémonial : limousines de rêve, tapis rouge, essaim de photographes eux aussi sur leur dimanche, robes et bijoux à un pognon de dingue pour ces dames, et, tout aussi immuable, la tenue de croquemorts pour ces messieurs, smoking, chemise blanche, noeud papillon, si bien que lorsque les caméras nous les montrent dans la vaste salle, on ne peut qu’avoir le réflexe premier de se demander aux obsèques de qui ces gens-là assistent. D’édition en édition, en effet, les mêmes pingouins ventripotents, les mêmes femmes tirées à quatre épingles. (Je parle bien sûr de leur tenue vestimentaire, pas de leur bouche ou pommettes. Je ne me permettrais pas.) Rien que de très prévisible, en vérité. Mais peut-être est-ce là la force de ce rendez-vous ? Les populations, diton, ont besoin de rituels, de moments-repères. Cette manifestation avec ses images qui sont toujours les mêmes tout en étant autres, se serait, par le fait même, inscrite au fil du temps dans le calendrier de nos célébrations profanes. Pour ce qui est du prêchi-prêcha de rigueur, nous avons eu l’inévitable couplet Me Too, qu’il est toujours bon de resservir devant un tel aréopage de mâles dominants dont, à ce moment-là, les oreilles doivent siffler très fort. Cette fois, d’entrée de jeu, la maîtresse de cérémonie a tenu à déclarer l’abolition des discussions de projets et de contrats de nuit dans les chambres d’hôtels. Peut-être fallait-il comprendre que dorénavant ces nuits et ces chambres ne seraient plus réservées à autre chose que le sommeil du juste ou la copulation librement consentie. Un progrès considérable, en effet. Mais comme il faut bien aussi à cette manifestation le piment de l’innovation tonitruante, si possible provocatrice, pour la première fois un prix d’interprétation féminine fut attribué à une actrice transgenre. On ne commentera pas plus avant l’événement, attendu qu’en le faisant on s’exposerait à un fort risque de procès en hérésie. Suivez mon regard. Je me contenterai donc de souligner - très humblement - à quel point le règlement des récompenses cannoises peut être suranné, ringard, conformiste et réac, à l’image des tenues à la mode pompes funèbres des mâles. Pourquoi perpétuer encore et encore cet apartheid masculin féminin autour du prix d’interprétation ? Pourquoi ne pas glorifier la performance pour ce qu’elle est, qu’elle soit d’une femme, d’un homme ou autre ? Si on tient à se prétendre à la pointe des évolutions-révolutions de son temps, pourquoi s’en tenir encore à ces schémas anciens, hérités d’un patriarcat que ce monde-là conchie à longueur de temps ? Pourquoi ? La réponse est toute simple : pour provoquer la polémique, pour s’offrir la volupté de la victimisation et dresser une fois encore le bûcher d’hérésie. Comme au bon vieux temps. Mieux vaut en rire. Avant Cannes, il y avait eu l’Eurovision de la chanson et son vainqueur suisse, plutôt sympa d’ailleurs, qui se dit tantôt fille, tantôt garçon, tantôt les deux. Puis nous avons eu Roland Garros où la donne reste encore celle à laquelle je suis habitué. Tournoi féminin, tournoi masculin. En attendant le moment, proche sans doute, où il faudra prévoir pour les hybrides dans la lignée du vainqueur de l’Eurovision une catégorie toute nouvelle : le simple mixte. Le tout en un, si vous préférez. Retrouvez Dominique Labarrière tous les matins à 7h40 et 9h10 sur Kernews

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