la baule+ Janvier 2024 // 17 et elles ont donc d’abord été montrées du doigt, mais cela peut être un exemple pour tous les secteurs socio-professionnels. Que répondez-vous à ceux qui allèguent qu’il y a aussi des femmes qui acceptent cela pour obtenir un rôle ou une émission à la télévision ? Ce ne sont pas les mêmes personnes. Il y a certainement des gens qui se servent de leurs attributs pour gravir les marches de l’échelle sociale, cela a toujours existé, et je n’ai pas de jugement face à cela car chacun fait ce qu’il veut. Ce ne sont pas ces personnes qui portent plainte. Celles qui portent plainte sont celles qui n’ont rien cherché et qui ne sont pas responsables de ce qui leur arrive. Il y a donc une nuance. La libido est-elle liée au pouvoir, que ce soit chez les hommes ou chez les femmes ? C’est le sentiment d’impunité qui se développe avec le pouvoir, et la libido fait partie de cela. Le pouvoir est un agitateur des passions humaines. Comment avez-vous réagi lorsque l’on vous a proposé ce rôle ? Pour moi, c’était une évidence. Au début, en parlant avec Vanessa Springora, je ne me sentais pas légitime, parce que je n’étais pas une victime de cela. En réfléchissant, j’ai des proches qui ont été victimes d’abus sexuels et, face à toutes ces personnes qui comptent pour moi et dont je porte les blessures au cœur, c’était une façon d’apporter ma pierre à l’édifice. Maintenant, je me sens légitime, parce que cela peut aider d’autres personnes. Peut-on comprendre une douleur quand on n’a pas subi quelque chose de similaire ? Par exemple, tant que l’on n’a pas perdu son papa ou sa maman, on sait que c’est très triste, mais on mesure réellement ce que cela signifie lorsqu’on l’a vécu… Je suis complètement d’accord. Je ne permettrai jamais de penser que j’imagine la douleur de quelqu’un sans l’avoir vécue. Mon travail est aussi un travail d’imagination et de connexion avec une âme. On est dans un travail de rapprochement. Thérésa Cabarrus: c’est une femme qui a lutté avec ses moyens pour sauver des innocents. Vous évoquez un rapprochement avec une âme : comment définiriez-vous votre travail d’actrice ? Il y a tout un travail théorique que l’on doit mener. Par exemple, pour « Napoléon », je suis dans la version longue, et pour ce rôle qui a nécessité huit jours de tournage, j’ai dû me renseigner sur Thérésa Cabarrus, un personnage historique, en lisant plein de livres sur les femmes pendant la Terreur, sur les amis de Joséphine de Beauharnais. Donc, j’ai eu la chance de découvrir cette femme qui, pour sauver des vies, couchait avec des préfets. Elle se mettait à la colle avec des hommes puissants pour obtenir la grâce de certains contre-révolutionnaires. Un historien a même écrit : « Elle a étouffé la Révolution entre ses cuisses. » Je trouve que c’est génial, parce que c’est une femme qui a lutté avec ses moyens pour sauver des innocents. Il est intéressant de voir le rôle des femmes, comment les historiens racontent cela, et ainsi leur rendre hommage. Récemment, dans une série américaine, j’ai joué le rôle de Diane de Poitiers, qui était la maîtresse de Henri II au XVIe siècle. Je ne connaissais rien de cette époque et j’ai fait un travail de recherche qui est très enrichissant. J’ai vraiment appris beaucoup de choses. Cela vaut tous les bancs de la fac ! Complètement. Comme on se concentre, on a une mémoire très intense sur un moment déterminé, mais après on oublie vite. Sur le moment, on peut vraiment dire que l’on a un niveau universitaire. J’ai arrêté l’université très tôt pour faire du théâtre et cela m’a vraiment manqué. Maintenant, l’histoire me passionne, surtout à travers le prisme des histoires individuelles. J’aime beaucoup l’histoire de mon pays. J’ai créé une école d’acteurs en SeineSaint-Denis Vous avez aussi l’image d’une femme très engagée… Oui. J’ai créé une école d’acteurs en Seine-Saint-Denis et cela me tient à cœur. J’ai beaucoup de projets personnels. C’est une école gratuite qui donne accès à une formation professionnelle pour des gens qui n’ont pas accès à cela, donc c’est un geste militant. On a souvent tendance, dans des écoles plus académiques, à aborder le jeu d’acteur à travers le patrimoine français, qui est précieux, avec des pièces incroyablement riches. Mais, dans les milieux plus défavorisés, on a des gens dont les parents ou les grands-parents sont des immigrés. Face à cela, on a un module de tragédie classique et l’on n’aborde pas la pièce de théâtre à travers le texte, mais par les situations. Donc, les élèves travaillent d’abord par le corps, l’instinct et les impulsions. Une fois qu’ils maîtrisent tout cela, en comprenant l’articulation d’une scène, on aborde le texte et cela prend une dimension incroyable. Les gens qui sont issus de l’immigration ont souvent été complexés par rapport à la langue française. Leur double culture n’est pas suffisamment valorisée et cela compte aussi pour moi. J’entends valoriser les cultures de mes élèves. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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