La Baule+

la baule+ Février 2024 | 17 Qu’on ne vienne pas nous dire que tout cela manque de cohérence. Tout cela, c’est-àdire la situation du moment qui, à première vue, donnerait plutôt l’impression d’une vaste pagaille et d’un manque sidérant de coordination dans les décisions et l’action, une absence totale de ligne directrice. Il n’en est rien. D’ailleurs, on le constate, puisqu’un seul mot suffirait à montrer à quel point les choses, pour disparates qu’elles peuvent sembler, sont en réalité en grande proximité. Ce mot est barrage. Inutile, je pense, de se lancer dans une ample démonstration. De barrages, il y a ceux des agriculteurs en colère, et celui du Conseil constitutionnel en embuscade, lui, pour retoquer ce que les élus censés nous représenter au Parlement ont voté, en notre nom à ce qu’il paraît. Un autre mot qui suffirait lui aussi à éclairer assez bien l’ambiance du moment est le mot pigeon. Pigeon le paysan à qui on impose des contraintes, des injonctions bureaucratiques et administratives courtelinesques et, surtout, une concurrence absurde dont la conception et le fonctionnement paraissent directement sortis des cerveaux ô combien féconds du Père Ubu et de nos regrettés Shadocks (Ces derniers n’ayant plus à se montrer sur nos écrans de la télé puisqu’ils en ont pris apparemment les commandes. Cf des émissions réquisitoires façon STASI du genre Complément d’Enquête). Pigeon toujours, le citoyen-électeur dont le papier qu’il glisse dans l’urne a désormais à peu près autant de valeur que celui qu’il abandonne dans la cuvette des cabinets. À ceci près que ce dernier a eu au moins une utilité avant de subir ce traitement, ce qui n’est pas le cas du premier. À moins que, bien sûr, des personnes particulièrement soucieuses de l’état de la planète, ou d’une avarice maladive, n’aient jugé astucieux de réduire à un seul papier les deux usages. Félicitons-les. Plus sérieusement, à quoi sert donc d’aller voter puisque ceux que nous envoyons légiférer pour nous voient le résultat de leurs conclusions, études, délibérations si studieuses, si appliquées et si éclairées finir de la même manière que le second papier que je viens d’évoquer. Ils sont neuf pour ce bel ouvrage de destruction massive, neuf qu’une complaisance passée faisait appeler les Neuf Sages, alors que Neuf Lâches leur irait beaucoup mieux à présent, puisque, toute honte bue, ils en arrivent à masquer leurs coups de serpe derrière l’argutie juridique du cavalier législatif, un tour de passepasse consistant à affirmer que des dispositions traitant de l’immigration n’auraient nulle légitimité à se trouver intégrées dans une loi sur l’immigration. Subtile trouvaille, pitoyable défausse. Là encore, on voit combien le Père Ubu et les Shadocks sont parvenus à faire école dans les hautes sphères de la gouvernance à la française. Et combien les continuateurs de Tartuffe y brillent de tout leur éclat. Depuis les Indes où il était des plus urgents qu’il se rendît, le Président de la République a immédiatement promulgué le reliquat de loi, officialisé les quelques reliefs subsistant de cet élagage en règle. Il fallait, pour une fois, agir vite. Battre le fer tant qu’il est chaud et plumer le pigeon tant qu’il n’a pas encore songé à se faire faucon. À l’instant même je réalise que j’ai été bien injuste à l’encontre des neuf sus-évoqués en leur déniant la qualité de sages. En fait, sages, ils le sont. Par anticipation, dirais-je. Ne voyant pas aussi loin qu’eux, moi, misérable citoyen-électeur, j’étais évidemment dans l’impossibilité de saisir toute la subtile logique de leur démarche, sa profonde cohérence - oui, cohérence - avec la réalité bien concrète du pays. S’ils ont mis en lambeaux la loi votée par le Parlement, ce n’est pas par mauvais esprit, mais, tout au contraire dans un magnifique et louable souci d’harmonisation. J’explique. Je sais, c’est un peu tordu. Ils sont partis d’un constat bien connu. Aujourd’hui, chez nous en France, au pays du vaillant Coq gaulois, un poulet consommé sur deux est d’importation. Et voilà avec quoi ils ont souhaité que la loi entre en résonance: grâce à l’émasculation législative à laquelle ils se sont livrés, dont le résultat connu d’avance est que l’immigration va continuer à croître et embellir, nous aurons un parfait équilibre des données de l’équation. Si un poulet sur deux est d’importation, avant peu nous aurons le même ratio pour le consommateur de ladite volaille. Un sur deux sera lui aussi d’importation. Si cela ce n’est pas de la cohérence, de l’harmonisation grande classe, qu’est-ce que c’est ? Une histoire de poulet et de pigeon Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière

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