La Baule+

la baule+ 16 | Février 2024 Stéphane de Groodt : « Ce qui m’énerve le plus, c’est l’écriture inclusive ! » Les téléspectateurs ont pu voir Stéphane de Groodt dans la série « Lycée Toulouse-Lautrec », dont les derniers épisodes ont été diffusés fin janvier sur France 2. L’acteur et humoriste a également présenté sa première pièce au Théâtre de la Renaissance à Paris, entre septembre 2023 et janvier 2024. Comédie ► Rencontre avec un amoureux de la langue française La Baule+ : Votre pièce « Un léger doute », jouée à Paris jusqu’au 7 janvier dernier, a été un succès. Le thème est le suivant : ce que deviennent un acteur ou une comédienne lorsqu’il n’y a plus de public pour faire vivre leurs personnages. Comment avez-vous eu cette idée ? Stéphane de Groodt : C’est la première pièce de théâtre que j’écris et je suis entouré de comédiens merveilleux, Éric Elmosnino, Constance Dollé et Bérangère McNeese. C’est une idée qui m’est venue pendant la Covid. Je me posais la question de savoir ce qu’était une actrice ou un comédien sans le public. En fait, il n’est plus rien... J’imaginais une pièce où mes camarades de jeu ne se rendent pas compte qu’ils ne jouent devant personne. On travaille sur la perception des choses, on est dans un parallèle entre la vie intime et la vie que nous vivons à travers le regard des autres. N’est-ce pas un message subliminal pour nous rappeler que nous n’avons pas été grandchose pendant cette période d’enfermement ? Si vous vivez seul sur une île déserte, vous ne savez pas si vous êtes grand, petit, gentil, beau ou laid... C’est l’autre qui vous renvoie l’image de ce que vous êtes et c’est pour cela que l’on a tellement besoin de l’autre. En tant que comédien, j’ai besoin d’avoir le regard de ma partenaire, au théâtre ou au cinéma, pour contribuer à définir mon personnage. Si je suis quelqu’un de méchant, c’est vraiment dans le regard de l’autre que je vais comprendre que je suis quelqu’un de méchant. On existe par soi-même, mais l’autre est un complément essentiel. Vous entretenez un rapport particulier avec la langue française. Le fait d’être belge, d’un pays où il existe un conflit linguistique, vous amènet-il à être plus vigilant sur la francophonie ? Le fait d’être belge permet de s’autoriser plus de choses sans imaginer le jugement de l’autre. Je pense que l’on est beaucoup plus libre, parce que l’on assume un peu plus l’univers de sa langue. Sur l’aspect communautaire, je ne suis pas sensibilisé par cela. Je suis attaché à ce que l’on s’exprime en français quand il y a lieu de parler français, ou que l’on s’exprime en flamand quand il y a lieu de parler flamand. Nous avons trois langues nationales, le français, le néerlandais et l’allemand, et, ce qui m’énerve, c’est un vrai problème, c’est quand on nous parle en anglais. Même en Belgique, dans un aéroport on nous parle en anglais ! Cela me contrarie. Pourtant, j’adore l’anglais, c’est une langue universelle. Ce qui m’énerve ensuite, c’est de voir des petits Belges ne pas faire l’effort de s’exprimer correctement avec un vocabulaire riche. C’est la raison pour laquelle je me suis forcé à toujours soigner une certaine forme de langage et d’expression, car c’est aussi une forme de politesse. Il s’agit d’être intelligible et compréhensible. Il y a 25 ans, j’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer et j’ai essayé de travailler là-dessus, pour m’améliorer et faire comprendre ce que j’avais à dire. Il ne faut pas oublier que la langue est un mode de transport. Des invitations avec « Save the date », ou lorsque l’on vous parle de « conf call », cela vous irrite-t-il ? J’étais récemment dans une réunion pour un projet qui n’a rien à voir avec le monde artistique et je ne comprenais rien à ce que l’on me disait, car il y avait une avalanche de mots marketing et business... Chacun a son langage. C’est comme nous dans l’univers du cinéma. Je suis pour m’adapter à ce qui se passe autour de nous. J’essaie d’emprunter une partie du vocabulaire des ados, sinon on passe pour de vieux cons... Donc, je ne suis pas assis sur des principes irrévocables. Mais je veux quand même préserver la matrice de notre langue. Ce qui m’énerve le plus, c’est l’écriture inclusive ! Ce sont ces mots que l’on peut écrire de quinze manières différentes. Dans le wokisme, il n’y a plus de genre, il n’y a plus de règles, on écrit comme on veut... C’est quelque chose qui m’énerve vraiment. Devez-vous être plus prudent, dans vos sketches notamment, face à la baisse de la culture générale, car certains bons mots peuvent susciter de l’incompréhension ? Je suis partisan de dire ce que j’ai à dire et de penser ce que j’ai à penser. Et comprenne qui pourra ! Il y a une perte de vocabulaire, parce que l’on est davantage sur les réseaux sociaux que dans la littérature aujourd’hui. Donc, il y a une baisse de la culture générale. Je ne suis pas pour la militarisation des choses. Cependant, je trouve que le service militaire était une école de vie, une sorte de service civique. Donc, je ne comprends pas pourquoi on a abandonné le service militaire. La culture nous forme aussi au respect de l’autre. Je suis assez rébarbatif à l’autorité. J’ai un problème avec l’autorité. Mais ce n’est pas un problème de manière générale, car quand j’estime que l’autorité est juste, j’y adhère. Quand cela devient abusif et régressif, je ne supporte pas cela. Vous représentez 5 à 15% de la population selon l’expérience de Milgram: faut-il désobéir à un ordre illégitime ? Cette démonstration est intéressante. Je l’ai vue. Je rappelle que pendant la guerre, ils étaient peu nombreux à résister, Churchill était l’un des seuls à combattre le fait de considérer comme acquise l’idée de collaborer avec les nazis. Cela nous préserve de bien des choses d’avoir un tel pourcentage de gens, même minoritaires, qui sont contre le mouvement général! Le général de Gaulle parlait des moutons. Il y a un effet sociologique assez compréhensible. La société est ainsi, mais il y a toujours des gens qui sortent du lot pour faire quelque chose et aller contre le courant ambiant. Il est difficile de dire non quand tout le monde dit oui. C’est aussi le rôle des artistes de voir les choses différemment. L’humour peut-il nous permettre de nous éveiller ? Oui, c’est une manière de voir les choses différentes. Chacun a sa manière de jouer avec les mots. J’évoquerai davantage l’univers absurde. C’est tout sauf n’importe quoi. Cela part toujours de quelque chose de très tangible, pour voir les choses différemment. Il s’agit de prendre un peu de recul et, ce qui me plaît dans l’absurde, c’est que je comprends mieux les choses en les voyant de biais, au second degré ou sous un angle particulier. Propos recueillis par Yannick Urrien.

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