La Baule+

la baule+ Février 2024 | 11 qu’il n’y a pas d’unité spatiale dans la tablette. Vous pouvez donc comprendre les relations entre les différents éléments. Il y a une grande étude et l’on s’est aperçu que les étudiants arrivaient à construire une représentation plus précise de l’histoire sur papier, de façon inconsciente. C’est l’un des éléments qui font qu’il y a une supériorité du papier par rapport à la liseuse sur les textes exigeants. Cela étant, si un gamin vous dit qu’il a envie de lire « Les Misérables » ou « Guerre et Paix » sur une liseuse, autant le laisser lire, plutôt que de ne pas lire… Dans les séries, la pauvreté langagière est très importante On voit de plus en plus de personnes lire un article de presse ou un livre en se guidant avec leur doigt. Ces difficultés de lecture sont-elles liées au digital, ou à d’autres phénomènes, comme l’abandon de la lecture syllabique ? La lecture, c’est une question de volume, c’est comme le violon ou le tennis. Un enfant qui ne lit pas suffisamment ne deviendra jamais un bon lecteur. Des études démontrent un effondrement du nombre de lecteurs. Chaque année, il y a une étude pour nous expliquer qu’il y a toujours plus de lecteurs, environ 85 %, mais dans cette étude on compte même les livres de coloriage! Quand on prend les études un peu plus sérieuses, celles du ministère de la Culture notamment, il y a une cinquantaine d’années il y avait 35 % de gros lecteurs. C’est quelqu’un qui lit une vingtaine de livres par an. Aujourd’hui, nous en sommes à 10 %. C’est la même chose dans la plupart des pays occidentaux. Il y a vraiment un effondrement du temps passé à lire. Les gens ne se rendent pas compte, mais pour faire un lecteur, il faut vingt ans. Un lecteur expert doit d’abord comprendre le texte et lire environ 280 mots par minute, ce qui est beaucoup. Si vous suivez les enfants du cours préparatoire à l’université, vous allez vous apercevoir que ce seuil est atteint à l’université. Donc, il faut du temps pour apprendre à décoder. Souvent, les gens assimilent la lecture au décodage. Ce n’est pas parce qu’un enfant arrive à décoder que c’est un lecteur. Le problème de la lecture, c’est essentiellement la compréhension. Le langage de la lecture est plus compliqué que le langage de l’oral, qui est un langage de communication. Si vous avez une photo ou une vidéo d’une situation, vous avez le contexte, c’est-à-dire des couleurs, le lieu, le site… À l’inverse, dans un livre, il faut tout dire et il faut des mots pour tout. On s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de mots dans un livre. Par exemple, une idée saillante, c’est un mot que vous entendez rarement à l’oral. C’est la même chose pour cocasse, jacasser, ou jubiler… Dans le concours de professeur des écoles, il y avait une poésie de Victor Hugo dans laquelle on parlait d’un enfant chancelant, or la plupart des candidats n’ont pas réussi à comprendre le mot chancelant et certains ont même dit que c’étaient des enfants qui ont de la chance… Donc, non seulement il y a plus de lexiques, mais il y a plus de grammaire et aussi la finesse des temps, ce qui est une force de la langue française. L’écrit, c’est vraiment le langage de la pensée. Des scientifiques ont enregistré des milliers d’heures de conversation entre adultes, puis des centaines de romans, des films et des séries, des imagiers aussi, et l’on s’aperçoit qu’il y a plus de richesses langagières dans un imagier d’enfants d’école maternelle que dans tous les corpus oraux qui ont pu être testés. Dans les séries, la pauvreté langagière est très importante par rapport à ce que l’on peut observer dans les livres. On s’aperçoit que les enfants qui n’ont pas suffisamment lu ont toutes les difficultés à lire après. Il faut transmettre le langage à l’enfant. Quand l’enfant va être capable de lire tout seul, s’il n’a pas développé ce langage, il sera en situation d’échec, donc il n’aura aucun plaisir à lire. C’est sur ce point que doivent intervenir la famille et la lecture partagée. Le cerveau ne peut pas travailler sur le décodage et sur des textes qui nécessitent une certaine attention. Donc, il faut maintenir l’enfant sous perfusion langagière en lui lisant des histoires. Les enseignants font du très bon boulot, mais le problème c’est le nombre d’enfants dans les classes: à l’école, les programmes sont à rallonge et, quand vous avez 30 gamins, même en faisant des groupes avec 15 gamins, l’apprentissage sera moindre. La famille a un bassin de temps et de possibilité qui est bien plus important. Il faut que les parents lisent et parlent à leurs enfants, car c’est ce qui va permettre à l’enfant de développer le langage qui va lui permettre de rentrer dans la lecture avec plaisir. (Suite page 12) « Dans le concours de professeur des écoles, il y avait une poésie de Victor Hugo dans laquelle on parlait d’un enfant chancelant, or la plupart des candidats n’ont pas réussi à comprendre le mot chancelant.»

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