la baule+ 30 | Avril 2024 Est-ce bien comme ça qu’on fait les choses ? Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Je ne peux pas m’empêcher de manifester ma gratitude à la personne à qui je dois désormais ce qui aura été pour moi une authentique révélation artistique, de celles qui bouleversent une vie, après quoi rien ne sera comme avant, qui vous amène à jeter à la poubelle tout ce que vous avez aimé, admiré, adulé des décennies durant. Oui, comment pourrais-je remercier assez mon excellente consœur et partenaire radio Fabienne Brasseur de m’avoir, non pas incité, mais carrément obligé à découvrir la star dont tout le monde parle ces temps-ci, Aya Nakamura. Je confesse que j’ignorais jusqu’à son existence. Preuve qu’il y a bel et bien d’énormes trous dans ma raquette culturelle. Aya Nakamura, l’artiste féminine que le Président de la République a désignée pour chanter du Piaf lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et paraolympiques de l’été prochain. Il était donc grand temps que je comble cette grave lacune. Ainsi, magnifiquement conseillé par Fabienne, j’ai écouté un titre, un seul. Je me disais naïvement que, une seule pièce de Mozart ou de Bach suffisant à convaincre de leur génie, il en irait de même pour la diva Aya Nakamura. Le titre que je me suis fait un plaisir de passer : Djadja. Je recommande. N’hésitez pas et ce sera alors à votre tour de me manifester contentement et gratitude… J’ignore si c’est après avoir écouté en boucle cette chanson que le Président a arrêté son choix, mais si tel est le cas, je me surprends à hésiter entre la franche rigolade que peut inspirer le ridicule poussé à l’extrême et la consternation que ne peut manquer de susciter la soumission démagogique elle aussi poussée hors limites. Cela tient en quelques mots : médiocrité crasse du texte, musique - je n’emploie ici le mot musique que par commodité de langage - d’une platitude consternante. Citons, juste pour le plaisir, quelques passages de cette œuvre tant il est vrai qu’il ne faut jamais hésiter à se référer aux grands auteurs : « Oh, Djadja, y a pas moyen, Djadja, j’suis pas ta catin, Djadja, genre en catchana baby, tu dead ça. Oh Djadja. Y’a pas moyen, J’suis pas catin genre catchana baby, tu dead ça. », asséné deux fois pour qu’on saisisse bien le sens du message adressé à ce Djadja, sans doute un mâle douteux coupable de drague un tantinet lourdingue. (À propos si parmi vous il se trouve une personne capable de traduire « en catchana baby et tu dead ça, je suis preneur.) Passons. Surtout, n’omettons pas de mettre en exergue le refrain, lui aussi d’une subtilité, d’une délicatesse, d’une qualité littéraire à faire pâlir d’envie les regrettés poètes de la Pléiade : « Putain, mais tu déconnes, c’est pas comme ça qu’on fait les choses. » (Répété deux fois là encore, bien sûr, car on ne saurait s’en lasser.) Comme dirait Laurent Gerra imitant Lucchini : « C’est du lourd». Une idée me vient soudain: avec la disparition de Frédéric Mitterrand, un fauteuil se libérant à l’Académie française, je conseillerais à la protégée du Président de se mettre sans tarder sur les rangs. On ne sait jamais. Au train où vont les choses au beau pays de Ronsard et du Bellay, il n’est pas exclu que la langue nakamurienne ne finisse par supplanter la proustienne. Or, j’avais cru comprendre qu’il se trouvait à l’Élysée une personne de réel mérite qui avait été professeur de lettres et de latin, une personne qui aujourd’hui s’investirait à fond dans le projet Voltaire, un louable instrument de défense de la langue française. Il s’agit de la première dame, vous l’aurez compris. A-t-elle écouté elle aussi la belle chanson ? A-t-elle eu son mot à dire quant au choix ? Je ne parle pas du choix de programmer du Piaf, tout à fait excellent en l’occurrence. Non, je pense à la décision de donner à penser au monde entier que la chanson française devrait désormais compter avec ce consternant fatras d’inculture, d’ignorance et de vulgarité. Cela dit, je me console en imaginant l’ex-professeur donnant à son ex-élève des coups de règle sur les doigts. Et je l’entends d’ici lui jeter à la figure : « Oh, Manu ! Non, mais, tu déconnes, Manu, c’est pas comme ça qu’on fait les choses. » Retrouvez Dominique Labarrière tous les matins à 7h40 et 9h10 sur Kernews
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