la baule+ 16 | Avril 2024 La Baule+ : Vous abordez le sujet de la peur. C’est surprenant, parce que ce thème est plutôt dénoncé par ceux que l’on appelle les complotistes, qui accusent les gouvernements d’effrayer les populations pour pouvoir mieux les contrôler… Nicolas Bouzou : Mon analyse n’est pas complotiste, elle n’est pas de la même nature. Elle vient de ma fréquentation du débat public depuis vingt ans. J’ai bien remarqué, avec le temps, que les médias étaient de grands producteurs de peur, mais c’est vrai aussi de la sphère intellectuelle et des réseaux sociaux. J’essaye d’expliquer qu’avec les interactions entre les médias, les réseaux sociaux et cette spécificité française que sont les intellectuels, on propose à nos concitoyens une représentation du monde qui est plus négative que ce que le monde est réellement : en clair, quelqu’un qui ne s’informe que sur les réseaux sociaux et sur les chaînes d’information en continu risque de faire une dépression nerveuse. Il y a des problèmes en France et dans le monde, mais il n’y a pas que ça. Toute la sphère politique n’est-elle pas tentée de surfer là-dessus, parce que cela l’arrange ? C’est vieux comme la politique. Les gens au pouvoir ont bien intérêt à faire peur, parce que cela peut générer des mouvements conservateurs au sein de la population, ce qui peut leur permettre de consolider leur popularité. Les oppositions ont aussi intérêt à faire peur, surtout en France, où le débat politique est très clivé. Nous n’avons pas la culture du compromis. Donc, les oppositions critiquent en permanence la majorité. C’est ce que l’on voit en ce moment avec les JO. Enfin, les extrêmes savent très bien retourner la peur des gens à leur avantage, en trouvant des boucs émissaires faciles, comme la haine du riche. À l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon sait très bien utiliser les mauvais sentiments pour en faire une sorte de carburant. On trouve donc la peur à tous les niveaux. On doit s’efforcer de prendre un peu de recul pour essayer de voir les problèmes tels qu’ils sont et surtout réfléchir à la possibilité de résoudre les problèmes. C’est ce qui manque dans le débat public. Vous avez aussi une approche économique, puisque vous démontrez à quel point la peur freine notre croissance… On a ce débat très légitime sur la simplification, notamment depuis que nos amis agriculteurs se sont fâchés à juste titre. La simplification est devenue le grand thème à la mode. Donc, il faut essayer de supprimer des normes et moins légiférer. Je suis entièrement d’accord. Mais pourquoi avons-nous une telle inflation législative et réglementaire ? Il faut en permanence protéger. C’est la conséquence du principe de précaution… Je partage cette remarque. Cette peur n’est pas bonne pour la croissance, parce qu’elle génère une sur réglementation. Je suis un libéral, il faut des lois et des réglementations, mais nous en avons trop, parce que l’on veut se protéger absolument contre tout et on le paye en activité économique. C’està-dire en revenus et en emplois. Il y a quelques décennies, la publicité se fondait sur le désir. Or, on voit y apparaître de plus en plus l’item de la peur… C’est très intéressant. Il y a quelques semaines, j’étais dans le TGV et j’ai constaté que sur toutes les étiquettes des aliments, il y avait écrit «Cuit au chaudron » ou « Les recettes de Tata Monique ». Le message subliminal était de dire que l’alimentation moderne est dangereuse. Donc, la bonne alimentation, c’est forcément celle de nos grands-parents. L’idée est que nous sommes menacés dans notre monde d’aujourd’hui. Mais c’est absurde dans le domaine de l’alimentation, car c’est un domaine où il y a eu de grands progrès. Je ne parle pas de qualités gustatives, mais de sécurité alimentaire, car tout est normé. Nous n’avons plus un hub aéroportuaire ultramoderne en France, parce que l’on tape en permanence sur les avions Vous rappelez que partout, le nombre de personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté n’a jamais été aussi bas et que le monde évolue positivement. Est-ce aussi cela qui nous fait peur ? J’étais récemment à l’aéroport d’Istanbul avec une personne qui est membre du conseil d’administration de RoissyCharles-de-Gaulle. Or, mon interlocuteur a eu peur en voyant la grandeur et la modernité de l’aéroport d’Istanbul. Il a émis cette réflexion : « Ils sont en train de nous dépasser ». Est-ce aussi un sentiment de peur ? Vous avez raison. Vous évoquez le sentiment de déclassement, c’est assez souvent justifié, mais je pourrais vous retourner l’argument. Nous n’avons plus un hub aéroportuaire ultramoderne en France, parce que l’on tape en permanence sur les avions. C’est devenu le sport des écolos radicaux. On nous explique qu’il ne faut plus de vols de nuit et votre exemple montre bien que c’est la peur qui nous empêche de continuer de croître et de tenir notre rang. Je pourrais multiplier les exemples dans notre rapport à l’innovation. Aujourd’hui, il y a une grande peur à l’égard de l’intelligence artificielle. On nous explique qu’elle n’est pas bonne pour nos emplois et pour l’environnement, et qu’elle pourrait même se retourner contre l’espèce humaine... Nous sommes à la traîne sur le sujet technologique majeur du XXIe siècle. Donc, c’est la peur qui nous fait faire des bêtises. Il y a des idées qui deviennent interdites et des sujets qui deviennent interdits À force d’entretenir la peur, les discours de haine se multiplient dans tous les camps : la peur amène-t-elle la haine ? Je partage cela. On a un débat public qui est devenu très dur, très violent, et on a l’impression que l’on ne peut plus discuter normalement dans l’espace démocratique. Il y a des idées qui deviennent interdites et des sujets qui deviennent interdits. On passe notre temps à s’insulter et à s’invectiver. Derrière, il y a la question du ressentiment. Prenez l’exemple des questions environnementales. Je ne suis pas climato-sceptique, mais j’explique que je n’en peux plus d’entendre dire que l’on ne fait rien et que l’Occident est coupable de polluer la planète. Je n’en peux plus d’entendre dire que l’on va vers l’effondrement climatique, parce que je n’y crois pas : c’est faux, nous sommes les meilleurs élèves au monde. Les émissions carbone ont baissé de 4,5 % en 2023. C’est formidable ! On devrait s’en féliciter tous les jours et avoir confiance en nous. Quand je dis cela, l’extrême gauche et les écolos radicaux déclarent que c’est une horreur et que je suis un suppôt du capitalisme… Il n’y a plus de discussion rationnelle et démocratique possible. Il faut combattre cela. Il ne faut Nicolas Bouzou : « Quelqu’un qui ne s’informe que sur les réseaux sociaux et sur les chaînes d’information en continu risque de faire une dépression nerveuse. » Nicolas Bouzou est l’auteur de nombreux best-sellers sur le monde contemporain. Consultant en économie, il est également essayiste et éditorialiste. Dans son dernier livre, il dénonce la civilisation de la peur: « La peur est un sentiment particulier. Elle peut, quand elle est justifiée, nous protéger. Mais, face à l’avenir, elle est souvent excessive, voire irrationnelle. Elle renferme sur soi et génère de la défiance envers les autres. Il est temps de combattre les marchands de peur. » « La civilisation de la peur. Pourquoi et comment garder confiance dans l’avenir. » de Nicolas Bouzou est publié chez XO Éditions. Sociologie ► L’économiste dénonce la civilisation de la peur Nicolas Bouzou intervenant au Festival Think Forward à La Baule
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