la baule+ 18 // Décembre 2023 Réflexion ► Le Grand Orient a-t-il perdu sa dimension spirituelle ? Michel Maffesoli : « Les laïcs sont devenus des nouveaux curés. » Michel Maffesoli est souvent présenté comme l’un des plus grands intellectuels français. Dans son dernier ouvrage, il nous invite à réfléchir sur le sens de la maçonnerie et sur le rôle du Grand Orient. Michel Maffesoli est entré au Grand Orient de France en 1972. Il a toujours été le tenant d’une maçonnerie symbolique et traditionnelle, qu’il considère comme un mode de rassemblement des personnes souhaitant suivre un chemin initiatique, c’est-à-dire un parcours de vie qui repose sur le rapport entre le visible et l’invisible. Toutefois, il estime que le Grand Orient a peu à peu abandonné sa tradition, a délaissé la recherche spéculative, a considéré les symboles et les rituels comme un décor plus ou moins dépassé, pour devenir une sorte de club politique, un think tank socialisant. Ainsi, selon lui, les ambitions politiques, le carriérisme et les affaires ont pris le pas sur la tolérance, la générosité, l’entraide et la recherche commune de la connaissance. Pourtant, c’est cet idéal qui retrouve, de nos jours, une force et une vigueur indéniables. En particulier chez les jeunes générations. Michel Maffesoli, philosophe, sociologue et professeur émérite à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France, docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, a consacré son œuvre à la définition du paradigme postmoderne. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, traduits dans une quinzaine de langues. « Le Grand Orient - Les Lumières sont éteintes » de Michel Maffesoli est publié aux Éditions Tredaniel. La Baule+ : La critique que vous faites de la maçonnerie d’aujourd’hui serait celle émise naturellement par nos concitoyens depuis quelques décennies, parce qu’ils n’ont jamais idéalisé son travail intellectuel et la présentent comme un simple cercle de pouvoir… Michel Maffesoli : Pour le grand public, comme vous le dites, il y a un côté mystérieux, c’est une structure agissante et politique, sans bien savoir ce qu’il peut y avoir derrière. La conception que l’on a de la maçonnerie concerne précisément le Grand Orient, qui a une orientation plutôt de gauche, socialisante et révolutionnaire. C’est l’image que l’on peut avoir de la maçonnerie, alors que c’est simplement celle du Grand Orient. Votre livre plaide-t-il pour une définition de la maçonnerie comme vous l’aviez écrit il y a une dizaine d’années dans « Le Trésor caché » ? Vous faites référence à ce livre qui m’est cher. Le sous-titre est intéressant : « Lettre ouverte aux francs-maçons et à quelques autres… » Je voulais donner l’essence de l’ordre maçonnique. C’est quelque chose que l’on retrouve dans toute civilisation. Il y a toujours des sociétés qui ont pour fonction d’être ésotériques, c’està-dire qui s’emploient à rechercher l’essentiel, non pas à se préoccuper de ce qui advient politiquement, mais de ce qui est la source de l’esprit. Déjà, à l’époque, c’était une lettre ouverte pour expliquer que le Grand Orient était en train de dilapider ce trésor. Maintenant, je tire les conclusions d’une dizaine d’années de réflexions et d’actions au sein du Grand Orient, où j’ai toujours expliqué qu’il fallait garder ce trésor. Malheureusement, il a été dilapidé. Vous présentiez la maçonnerie comme un club de réflexion et de liberté, en faisant même un parallèle avec Wikipédia… Oui, bien sûr. Pour moi, telle que la maçonnerie s’est restructurée au XVIIe et au XVIIIe siècle, ce n’est que la reconduction de ces sociétés de pensée, comme les pythagoriciens dans l’Antiquité, la pensée égyptienne ou les Templiers, que l’on retrouve d’ailleurs dans les confréries médiévales. Si je cite mon maître Gilbert Durand - qui a écrit de très beaux textes sur la franc-maçonnerie - c’est une structure anthropologique, quelque chose que l’on retrouve constamment. Le Grand Orient a pu être cela à partir du XVIIIe siècle. Je dis qu’il a été cela pendant fort longtemps, mais il est devenu un petit club politique en quelque sorte. Un club de syndicalistes... Donc, il a perdu ce trésor caché, qui me paraît être le propre même de toute civilisation qui a besoin de sociétés où l’on s’attache à l’essentiel, et non pas au superflu. Le Grand Orient, progressivement, au cours des dernières décennies, a mis l’accent sur une dimension politique, affairiste et d’entraide Lorsque l’on parle de la franc-maçonnerie, les gens répondent spontanément: « C’est pour connaître du monde et faire carrière… » Cette opinion que vous venez d’indiquer, qui est effectivement juste, s’est répandue au cours des quatre ou cinq dernières décennies, ce qui n’est pas négligeable. Une partie de la franc-maçonnerie, en l’occurrence le Grand Orient, s’est en quelque sorte abâtardie, en oubliant son origine, qui est pourtant maintenue dans d’autres obédiences. Je connais bien d’autres maçons qui ont gardé cette grande perspective symbolique et spirituelle. Il se trouve que l’obédience dont on parle plus, le Grand Orient, progressivement, au cours des dernières décennies, a mis l’accent sur une dimension politique, affairiste et d’entraide. À l’origine, bien sûr, il y avait de la solidarité entre les membres. Mais cette solidarité est tout à fait secondaire, c’est un élément de la solidarité générale qu’exercent les maçons par rapport à tout un chacun. Il s’est trouvé que dans le club maçonnique du Grand Orient, cette solidarité est devenue un copinage et, sur ce point, l’opinion publique a raison. Ceux qui étaient à l’origine de la maçonnerie plaidaient pour la liberté de pensée Pourquoi l’esprit de liberté a-t-il disparu de la maçonnerie ? Vous avez raison, c’est le vrai problème. Ceux qui étaient à l’origine de la maçonnerie plaidaient pour la liberté de pensée. C’est quelque
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