La Baule+

la baule+ 32 // Août 2023 On a vu Pap Ndiaye, ministre de l’Éducation nationale (ndlr : cet entretien a été réalisé quelques jours avant le remaniement ministériel), critiquer CNews et Europe 1. On n’a jamais entendu des ministres de la communication de François Mitterrand, comme Georges Fillioud, Catherine Tasca, Georges Kiejman ou Jean-Noël Jeanneney, tenir de tels propos à l’encontre des médias de droite à l’époque, qu’il s’agisse de stations de radio ou de journaux… Qu’en pensez-vous ? Je crois que vous avez raison, mais ces personnes incarnaient une époque de tolérance, alors que nous sommes dans une époque pas très tolérante. Sur Pap Ndiaye, j’ai fait un dessin là-dessus. Je trouve cela un peu triste. Qu’il n’aime pas telle ou telle chaîne, ou telle ou telle personne, c’est la vie. Mais avec ce genre de phrase, il faut faire attention où l’onmet les pieds. On sent qu’il y a des phrases que l’on s’autorise et puis des interdits qui tombent. Évidemment, ils ne vont pas interdire CNews par la loi, mais à force de faire pression, ils peuvent interdire des pensées. Je connais beaucoup de gens qui pensent quelque chose sur un sujet et qui n’osent plus rien dire. C’est assez inquiétant. Vous êtes un homme de presse écrite. Lorsque l’on regarde un dessin, on s’y attarde pendant plusieurs secondes, puis on y revient, tandis que sur Internet la concentration n’est plus la même. Quel est votre avis ? Entretien exclusif avec Plantu : « Je connais beaucoup de gens qui pensent quelque chose sur un sujet et qui n’osent plus rien dire. » Vous avez tout à fait raison. Un ami réalisateur m’a dit qu’il y a dix ans Internet n’était qu’un outil, mais que c’est en train de devenir le maître. Maintenant, c’est pire et Internet est devenu le maître à penser. Aujourd’hui, quand on choisit un casting avec des acteurs, un producteur peut arriver sur le plateau en disant que l’algorithme recommande de prendre d’autres acteurs. Donc, maintenant on écoute l’algorithme, et pas le réalisateur qui a envie de créer. C’est très inquiétant. Que pensez-vous de l’intelligence artificielle qui permet de dessiner des caricatures ? Techniquement, c’est possible. L’intelligence artificielle peut bien faire cela. Maintenant, je donne rendez-vous à l’intelligence artificielle pour défendre un dessinateur menacé ! J’ai créé une association avec Kofi Annan en 2006, quand il était secrétaire général de l’ONU, pour défendre des dessinateurs chrétiens, juifs ou musulmans du monde entier. Un dessinateur portugais a publié dans un journal portugais un dessin de Donald Trump avec une kippa… Pour le transfert de l’ambassade des ÉtatsUnis à Jérusalem… Oui. Ce dessin a suscité une grosse polémique aux ÉtatsUnis. On a dit que c’était un dessin antisémite, beaucoup de journaux se sont révoltés et le New York Times a décidé de ne plus utiliser de dessins. ChatGPT est incapable de prendre la défense d’un dessinateur sur un tel sujet. Le dessinateur a expliqué sa démarche, mais c’était trop tard. Il y a eu un véritable tsunami. D’ailleurs, quand Donald Trump est allé à Jérusalem, il a mis une kippa devant le Mur des Lamentations, ce qui est normal, c’est ce que j’ai fait aussi. Mais la parole de ce dessinateur était ensuite inaudible. Qui peut défendre la parole d’un journaliste, d’un dessinateur ou d’un citoyen ? ChatGPT pompe sur les autres. Jusque-là, cela ne me dérange pas, mais il faut sortir du bois pour voir ce que la personne a dans le ventre : par exemple, si la France est occupée par les Allemands, que fait Chat GPT ? Quelle est son attitude par rapport à Jean Moulin ? Que faut-il dénoncer ? L’humain reste toujours celui qui décidera de son avenir de créateur d’opinions. Chat GPT ne fait que copier. Avec toujours cette obsession de ne vouloir offenser personne… J’attends de voir, mais c’est vrai, le politiquement correct s’installe partout… Nous, les dessinateurs de presse, nous flirtons avec la ligne rouge, alors que Chat GPT ne flirte jamais avec la ligne rouge. Notre métier consiste à flirter en permanence avec la ligne rouge. Par exemple, j’ai parlé de Nicolas Sarkozy avec Franck Louvrier, maire de La Baule, car j’ai passé mon temps à flirter avec ce qui était autorisé ou non. Aujourd’hui, il me reçoit très gentiment. Pourtant, j’ai souvent dépassé la ligne rouge à l’égard de Nicolas Sarkozy... Enfin, quelmessage avezvous envie de lancer aux touristes et aux Baulois qui vont venir voir cette exposition cet été ? Liberté, égalité, crayonnez ! Faites-vous plaisir ! Si vous avez une opinion, ce n’est pas réservé aux autres, elle est tout à fait respectable. Cela ne signifie pas que nous allons tous être d’accord. Il faut permettre l’expression et surtout ne pas croire que l’on n’est pas capable de dessiner. J’ai fait venir à la Bibliothèque nationale de France 500 personnes qui disaient ne pas savoir dessiner. Or, au bout de trois quarts d’heure, tout le monde savait faire un petit dessin. Un jour, dans une école, les enfants me demandent de dessiner la maîtresse avec des poils aux pattes… Je leur réponds que s’ils veulent le faire, ils peuvent le faire. Un enfant vient à côté demoi et je lui demande si sa maîtresse a des poils aux pattes. Il regarde sa maîtresse et il me répond que non. Alors, je lui dis que s’il veut lui mettre des poils aux pattes, c’est qu’il veut lui faire de la peine. Le gamin répond que non. Je vais plus loin en lui disant qu’il doit assumer son dessin et le signer. À la fin, il ne le fait pas, puis il fait simplement un dessin. Après, cela devient son vrai dessin. Ce n’est pas un dessin faussement arrogant ou faussement irrespectueux. Je veux que la personne assume et signe son dessin. Propos recueillis par Yannick Urrien. Plantu présente une caricature de Franck Louvrier : «Il me reçoit très gentiment. Pourtant, j’ai souvent dépassé la ligne rouge à l’égard de Nicolas Sarkozy...»

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2