La Baule+

la baule+ 26 // Août 2023 Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Éloge du plaisir Voilà venu le temps de vacances. Et si le premier des devoirs de vacances était de chercher avant tout à se faire plaisir? « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » recommande le poète. Il a bien raison. D’autant qu’on ne sait guère de quoi demain sera fait. Mais face à cela, il y a ceux - nombreux de tous temps, mais aujourd’hui plus que jamais - qui ne voient pas les choses ainsi et pour qui le plaisir est une denrée éminemment suspecte. « Le plaisir n’a jamais pu justifier moralement une action », voilà ce que déclarait Aymeric Caron, député à chevelure et ardent défenseur de la cause des moustiques, au cours d’une récente interview. Cette forte pensée prolongeait l’anathème fétiche de son auteur contre ceux qui sont à ce point arriérés et barbares qu’ils persistent à consommer de la viande, à se pourlécher devant un plat de tête de veau ou une côte de Charolais. « L’argument du plaisir que l’on retire à mâchonner des bouts de chair n’est pas valide. Le plaisir n’a jamais pu justifier moralement une action.», voilà la prédication dans son entier. Un aveu : je suis du nombre des mâchonneurs de chair animale et, honte à moi, je n’en conçois ni remords, ni culpabilité particulière. Au travers de porc au barbecue, je pourrais ajouter à mes victimes gastronomiques la poularde de Bresse, le brochet de Loire, l’andouillette de Troie, le lièvre à la royale… Ah, le lièvre à la royale ! Il vous faut pas mal de temps et, évidemment, un capucin, un beau ainsi qu’un foie gras cru de canard, pas moins de trois litres de vin rouge plutôt corsé, du lard en dés, d’autres ingrédients encore. Vous prenez le lièvre, vous le désossez… Mais voilà que je m’égare. Revenons à nos moutons. Ou plutôt à nos moustiques, ces harceleurs frénétiques qui, parfois, se mêlent de pourrir nos soirées d’été. Selon M. Caron, ces charmantes petites bêtes méritent bienveillance et protection car elles ne font que nous pomper le sang pour nourrir leurs petits. Touchant. L’entendant parler ainsi, je n’ai pu me retenir d’applaudir, tant de tels propos me semblaient être la parfaite métaphore de toute politique bien comprise : pomper le sang des uns pour - prétendument - nourrir les autres. Ceux que je désigne ici par « les uns » se reconnaîtront sans grande difficulté. Mais je m’égare de nouveau. J’en étais resté à la sentence si profonde : « Le plaisir n’a jamais pu moralement justifier une action. » C’est donc ce que pense son auteur. Celui-ci a tout à fait le droit de penser ce qu’il veut, de même qu’il a le droit de mâchonner ce qui lui plaît, des racines de rutabaga plutôt que de la brochette d’agneau, par exemple. Un esprit taquin lui ferait observer que ce faisant, il goûte un certain plaisir et que ce plaisir est, selon ses propres convictions, absolument conforme à sa morale. L’un et l’autre - plaisir et morale - ne sont donc ni ennemis ni antinomiques. Loin de là. Le plaisir est même, dans une infinité de cas, le ferment très moral, justement, de nos comportements, de nos actes. Il est ce qui nous rend plus authentiquement humains. Blaise Pascal, qui n’a pas laissé dans l’histoire le souvenir d’un fêtard invétéré ou d’un épicurien forcené, l’a bien compris. « L’homme est né pour le plaisir, écritil. Il le sent, il n’en faut pas d’autre preuve. » Le plaisir nous rend meilleurs en cela qu’il participe au bonheur. Et chacun d’entre nous sait fort bien que nous ne sommes jamais meilleurs d’esprit, de cœur, d’humeur que lorsque nous sommes heureux. Le bonheur rend bienveillant, généreux, indulgent, compréhensif, clément, ouvert, agréable. Toutes qualités morales, jusqu’à preuve du contraire. C’est ce que les « plaisirophobes » ne veulent pas voir. Ils se posent en moralistes ténébreux pour qui seules la contrition, la mortification, la repentance, et in fine la détestation de soi parviendraient à « justifier moralement » les actions et jusqu’à l’existence même des pauvres mortels que nous sommes. Ils ont une conception désespérée et désespérante de l’humain. Un humain qu’ils ne peuvent imaginer que comme hanté d’une conscience malheureuse, condamné à un Mea Culpa permanent. Cela, parce qu’il serait coupable, évidemment. Coupable de mille choses. Coupable surtout, on l’aura compris, de l’invention de la tapette à moustique. la baule+ Si tout le monde attend La Baule+ chaque moi, ce n’est pas un hasard ! Votre journal de référence.

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