La Baule+

la baule+ 16 // Août 2023 La Baule + : Ras-le-bol de ce monde un peu gnangnan ! Est-ce un résumé de votre livre ? Finalement, cela s’illustre bien à travers toutes les niaiseries qui circulent notamment sur Facebook... Fanny Nusbaum : C’est un résumé parfait et je souscris à 200 % ! Quand on s’abonne à un réseau social en s’intéressant à la psychologie, on tombe toujours sur les mêmes phrases avec le mot « gratitude », ou « je t’aime tel que tu es ». Cela résume bien ce que j’appelle une dictature de la bienSociologie ► Une psychologue dénonce la médiocrité de la tyrannie de la bienveillance… Fanny Nusbaum : « On est quelqu’un de bien seulement et uniquement quand on va se montrer victime et vulnérable. » Docteur en psychologie et chercheur en neurosciences, Fanny Nusbaum s’est fait connaître du grand public avec son best-seller « Les Philocognitifs » et son ouvrage sur « Le Secret des performants ». Dans son dernier livre, elle s’insurge contre cette quête de sécurité, de paix et de bonheur - que nous avons collectivement érigés en idéaux absolus - qui prive l’humain du plus beau joyau de son intelligence : la performance. Elle dénonce ce qu’elle appelle « la loi de la médiocrité » car, souligne-t-elle, à coups de bienveillance et de communication non violente, « nous avons forgé un monde qui interdit tout comportement conquérant, toute quête d’excellence. » Elle va même jusqu’à estimer que la dictature des humanistes peut conduire à la fin de l’humanité. « L’art de l’excellence : En finir avec la dictature des humanistes » de Fanny Nusbaum est publié aux Éditions Alisio. veillance et de la guimauve entre les êtres. En plus, c’est totalement faux. On est dans l’injonction et dans le pointage du doigt dès que l’on sort de cette guimauve et de ce côté gnangnan. La vulnérabilité est devenue un produit marketing Nous avons tous vu passer sur les réseaux ce genre de phrase : « Une larme ne montre pas la fragilité d’une personne, mais la grandeur de son cœur. » Est-ce une synthèse de la bienpensance obligatoire qui règne dans notre société aujourd’hui ? Cette bien-pensance est fondée sur une ultravalorisation de la vulnérabilité. La vulnérabilité est devenue un produit marketing, un produit d’échange. On est quelqu’un de bien seulement et uniquement quand on va se montrer victime et vulnérable. Tous nos codes sont féminins. Nous sommes conditionnés par des codes ultra-féminins, c’est-à-dire la sensibilité, la vulnérabilité, la douceur ou la tendresse. Ceux qui ne sont pas dans ces codes, et qui sont plutôt dans des codes de valorisation, de l’instinct, de courage, de la force et de la puissance, sont considérés comme les méchants de notre société. Pourtant, ce sont eux qui portent la société. En Afrique, au MoyenOrient ou chez Ramzan Kadyrov, ce ne sont pas ces codes féminins qui sont mis en valeur dans la société quotidienne ! C’est vrai, nous sommes depuis bien des siècles la plus grande puissance philosophique du monde. Le nord du bassin méditerranéen a une grande puissance philosophique. Même si l’on dit que le wokisme vient des États-Unis, je crois que c’est une appropriation de notre philosophie centrée sur l’essentialisme, la vulnérabilité et la valorisation de la victime qui a été reprise aux États-Unis. Cela nous revient en boomerang aujourd’hui. Nous ne sommes pas conscients de notre impact philosophique sur le monde. Cependant, c’est vrai, il y a de nombreux pays dans le monde qui ne sont pas complètement contaminés par cette philosophie délétère, mais je crois que nous pourrions utiliser notre pouvoir autrement. Le culte de la vulnérabilité ne se traduit-il pas à travers la multiplication de ces clubs qui rassemblent la bourgeoisie de province avec une trentaine de personnes travaillant pendant des mois pour organiser une kermesse et ramener 1000 € afin de financer un hôpital à l’autre bout de la planète, comme s’il s’agissait de se rassurer et d’exister ? Vous dressez un tableau qui est très chouette, on s’y croit ! Cela me rappelle une anecdote, puisque j’ai fait partie de l’un de ces cercles. Un soir, en discutant avec une dame d’une soixantaine d’années, j’ai appris qu’elle faisait toujours de l’humanitaire dans le monde. Elle venait juste d’être grand-mère et elle était très contente, mais elle était gênée parce que son petit-fils était né aux États-Unis. Pour elle, c’était un vrai problème, parce que c’est un pays capitaliste. J’ai été abasourdie, parce que nous étions dans une sphère soi-disant humaniste. Finalement, si son petit-fils était né en Afrique, ce serait très bien, mais comme c’est aux États-Unis, c’est beaucoup moins bien. C’est assez typique de cette bien-pensance que l’on voit partout. Il y a ce côté revendicatif, autour de la solidarité et de l’ouverture d’esprit, avec ce culte d’acceptation de la différence de l’autre. Dans les grandes entreprises, ce sont souvent des femmes qui sont en charge de la diversité ou de l’inclusion. C’est toujours quelque chose qui doit être racial ou sexuel, mais on ne parle jamais de la diversité de la personnalité ou du caractère de la personne. Ma meilleure manière d’observer la réelle ouverture à la diversité, c’est de voir comment ces gens éduquent leurs enfants. On peut entendre quelqu’un expliquer qu’il n’a aucun problème avec l’homosexualité, mais quand cela concerne son propre enfant, il ne va plus en dormir pendant des semaines. Et l’inverse est aussi vrai… Exactement. Un ami m’a raconté que ses parents étaient très traditionnels et qu’il avait vraiment eu peur de faire son coming out. Mais en apprenant cela, ils ont fait preuve d’une ouverture d’esprit hors normes. C’étaient finalement de bons chrétiens ! D’ailleurs, la Bible explique que les bons chrétiens doivent être pauvres et humbles. C’est à partir de là que nous avons eu cette injonction de vulnérabilité et de souffrance. Quand quelqu’un parle de sa souffrance sur les réseaux sociaux, il multiplie considérablement son nombre de vues. Il y a des codes imaginaires que nous mettons en place Vous rappelez que nous sommes dans un monde imaginaire et que le bien d’hier peut être le mal d’aujourd’hui, ou vice versa. Vous prenez l’exemple de la limitation de vitesse qui peut changer. Je vais prendre une autre illustration : un journaliste qui aurait incité à l’avortement en 1970 serait allé en prison, mais aujourd’hui, c’est l’inverse et si un journaliste incitait des femmes à ne pas avorter, il irait en prison… Vous évoquez aussi ces différences dans l’espace, car ce qui est considéré comme le bien dans un continent, peut être le mal sur un autre continent et c’est ce qui entraîne

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