La Baule+

la baule + 12 // Septembre 2021 Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Entre ici, Joséphine… A insi, Joséphine Baker entrera au Panthéon le 30 novembre pro- chain. Le président Macron en a décidé ainsi. Rien à re- dire sur le choix de la per- sonne. Son passé de résis- tante, de femme, d’artiste, de militante, de citoyenne suffit à plaider sa cause. On ajoutera à cela son op- timisme indéfectible et son inaltérable bonne humeur. Que la bonne humeur fasse son entrée au Panthéon ne semble pas anodin, alors que sévit si fort l’esprit de sérieux inoculé à haute dose par une cohorte de Diafoirus plus ou moins bien inspirés, et que s’élève de nouveau la cacophonie quinquennale des ambitions présiden- tielles. Oui, entre ici, José- phine et fais-les donc enfin rire un peu, ces disparus d’importance que tu vas re- joindre ! Ils n’attendent sans doute que cela, enfouis entre les murs de ce temple glacial tout entier dédié à la gravité d’outre-tombe dont les vi- vants se plaisent à affubler ces sommités, ces icônes qu’on harcèle d’éloges re- dondants à la moindre oc- casion commémorative. Oh que oui, entre ici, Joséphine! Dans un délire bien inno- cent, nous nous plairons à imaginer tes cinq consœurs panthéonisées, Sophie, Ma- rie, Germaine, Geneviève, Simone, s’offrant avec toi la parenthèse canaille d’une danse effrénée en tutu de bananes, cela pour le plus grand plaisir des mânes jusqu’alors sans divertisse- ment de ces messieurs, vous savez nos « grands hommes à la Patrie reconnaissante ». Enfin, un vent de fantaisie au Panthéon ! Enfin un souffle d’ambiance cabaret dans le saint des saints de notre aus- tère République. Il n’était que temps. Cependant, Jo- séphine, tu représentes bien autre chose, évidemment. Tu es née américaine. En 1937, tu choisis de devenir française. Trois ans plus tard, c’est le drame de 40. La France vaincue, occupée. Vert-de-gris à tous les étages et croix gammée au fron- ton du Panthéon. Excipant de ta double nationalité, tu aurais pu te faufiler, mettre l’océan entre le chaos et toi. Au lieu de cela, tu t’engages en Résistance. Tu prends le risque. Tu prends tous les risques. Ironie de l’actualité, le jour même où on annonce ton entrée au Panthéon, des réfugiés afghans (92% d’hommes, âge moyen 27 ans), résolument à l’opposé de ton exemple, carapatés de leur pays (alors que d’autres, de chez nous par exemple, s’y battaient, y mouraient), et n’ayant donc rien fait pour que n’arrive pas chez eux ce qui y arrive aujourd’hui, manifestaient à Paris pour réclamer toujours plus d’ac- cueil. Même de cela, nous te croyons capable de sourire. Et tu aurais bien raison. Sans doute souris-tu aussi lorsque tu t’arrêtes à consi- dérer combien la décision présidentielle, si proche de la prochaine élection pour l’Élysée, relève de l’habileté politique. D’autres choix, y compris féminins, étaient possibles. Des noms ont cir- culé. On a même fait des pa- ris. Mais nulle mieux que toi ne cochait toutes les cases. Au fond, l’issue allait de soi. Il fallait une femme, tu es une femme. Non seulement, tu es une femme mais une femme racisée (quel hor- rible mot !) Perfection puis- sance n’allais-je dire. Et ce n’est pas tout : tu jouis d’une double nationalité, donc d’une double appartenance socio-culturelle, comme tant d’autres citoyens d’ici, tou- jours plus nombreux depuis quelque temps, semble-t-il. Par ailleurs, tu as accueilli, adopté, élevé des enfants. Des enfants du monde en- tier. Douze, je crois, autant qu’il y eut d’apôtres, sym- bolique sans doute invo- lontaire, mais symbolique tout de même. Tu créais ainsi une mini société uni- versaliste comme celle dont rêvent - en grand - les beaux esprits du progres- sisme de salon (et avec eux, reconnaissons-le, quelques utopistes sincères, éminem- ment respectables.) Voilà donc qui serait de nature à faire de toi la référence de bien des segments de notre société d’aujourd’hui. Sur- tout si l’on ajoute à cela - pardon pour cette intrusion dans l’intime - une bisexua- lité dont tu n’as jamais vrai- ment fait mystère. Tu serais ainsi à toi seule une synthèse des minorités qui se font en- tendre si fort, et parfois si violemment, ces temps-ci. Cependant, tu les surpasses, tu les transcendes par les engagements que tu as su prendre et tenir, notam- ment aux heures sinistres de notre histoire récente. Alors, formons un souhait: qu’on prenne exemple sur toi dans ces minorités que tu ne renierais pas. Et surtout qu’on y apprenne à aimer la France comme tu l’as aimée. Cela seul suffit amplement à justifier le choix présiden- tiel. Oui, entre ici Joséphine. Là est ta place. Labarrière en liberté ! Grille de rentrée Nouveaux horaires Dominique Labarrière et Fabienne Brasseur Du lundi au vendredi : 6h30 - 7h00 Rediffusion 8h15 - 8h45

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2