La Baule+

8 // Mars 2021 P ersévérance est le beau mot dont on a baptisé l’engin extraordinaire que nous avons envoyé en éclaireur sur Mars. Personne n’ira contester que l’aventure est des plus excitantes et l’ex- ploit absolument remar- quable, scientifiquement, technologiquement, etc. L’homme en rêvait depuis des siècles et y travaillait de- puis fort longtemps aussi, d’où, peut-être bien, ce nom de Persévérance. On a pro- bablement voulu souligner par là combien cette réussite était le fruit de cette vertu, cette si noble capacité hu- maine, la ténacité. Magni- fique vertu ! Sauf qu’elle vire assez aisément au vice lorsqu’on en vient à persévé- rer dans l’erreur. Or, en l’oc- currence, l’erreur guette. Je m’en voudrais d’assombrir la joie, ô combien compréhen- sible, des auteurs de cette merveille, mais derrière l’épopée, la prouesse indé- niable, on ne peut s’interdire de décrypter la bonne vieille certitude dans laquelle l’homme, l’être humain, le terrien, persiste à être le seul et unique maître de l’univers. Il demeure convaincu que cet univers lui appartient en propre, qu’il est son terrain de jeu, qu’il peut en faire ce que bon lui semble au gré de ses ambitions, de ses intérêts, de ses rêves, de ses délires. Nous décidons que la galaxie est notre grande banlieue et partout où la technologie peut nous débarquer nous se- rions donc en territoire colo- nisable. Il est bel et bien question de cela. Il suffit d’entendre ElonMusk ou Jeff Bezos (l’un me semblant être le clone parfait de l’autre et réciproquement) exposer leurs plans sur la comète. Béats de contentement - contentement de soi, est-il besoin de préciser - ils nous livrent leur vision de l’avenir, images de synthèse à l’appui. Des satellites grands (et laids) comme des métropoles d’au- jourd’hui en orbite où se- raient cantonnées les forces productives (bref les masses laborieuses, comme on disait au temps de la planète Marx). La planète Terre, elle, serait préservée comme une sorte de Club Med’ idyllique où, de là-haut, on viendrait en villé- giature se ressourcer, prendre du bon temps et ce qu’il res- terait de bon air. Tout à l’ave- nant. En gros, comme cela s’est fait les siècles précédents pour les terres alors incon- nues, le grand enjeu serait de transposer notre modèle à une dimension spatiale XXL. Remarquez, on aurait tort de se gêner, il marche si bien notre modèle d’ici-bas ! On en redemande. Vous m’excuserez de n’être pas dans le ton d’allégresse du moment, mais, parfois, j’aime bien m’offrir une gor- gée de pessimisme dans les heures si euphorisantes du couvre-feu. Ça m’occupe. Je me prends alors à imaginer que, dans cent cinquante ans, des entités de là-bas, incon- nues, invisibles, indétectables à l’heure actuelle, viendraient demander des comptes à nos descendants. Des décolonia- listes-indigénistes de ce fu- tur-là, vous voyez. Je ne sais pas à quoi ils ressemble- raient. Peut-être prendraient- ils la forme de boules peu ra- goûtantes hérissées d’espèces de piquants (toute ressem- blance avec un virus existant ou ayant existé serait pure coïncidence, bien sûr). Oui, après tout, pourquoi tant de persévérance dans nos ances- traux vertiges de conquêtes ne serait pas aussi, au moins en partie, une persévérance dans l’erreur ? L’erreur qui conduirait l’humanité à sa perte. Par orgueil, par arro- gance dominatrice. L’orgueil, le maître de tous les péchés. Le péché suprême. Celui qui a abouti à ce que nos parents bibliques perdent la quiétude éternelle du paradis terrestre. Schéma reproductible à l’in- fini, sans doute. Une planète nous a été don- née, la Terre. En avons-nous fait l’Eden à dimension hu- maine qui justifierait que nous soyons légitimes à le convertir en produit d’expor- tation ? Sujet intéressant pour une dissertation du bac. Thèse (le pour). Antithèse (le contre). Synthèse (le p’têtre bien qu’oui, p’têtre bien qu’non). Voilà pour le sujet de philo. À l’intention de celles et ceux qui auraient pris l’option sociologie- sciences politiques, pourrait être proposé un exercice de prospective du genre : «Étant donné que chez nous, au pays des Lumières, on peut dés- ormais, à quatorze ans, mou- rir et tuer à coups de couteau, quel temps de persévérance faudra-t-il encore à notre ré- gime de dictature de l’impuis- sance pour que nous ayons le bonheur de voir sévir des caïds en maternelle et se for- mer des gangs dès la cou- veuse ? » (Vous avez quatre heures. Les téléphones por- tables, les drogues dures et les armes de poing ne sont pas tolérés dans la salle d’exa- men. Sauf si vous prenez la peine d’insister, naturelle- ment.) Humeur ➤ Le billet de Dominique Labarrière Persévérance

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